Rencontre avec Marie Faucher

Portrait de Marie Faucher, écrit par Ariane Racine

INTRODUCTION

L’entretien mise en ligne ici date de fin 2010. Il a été publié il y a un an dans la Gazette de l’Atelier n.1 dont Marie Faucher est une des rédactrices. Jusqu’à cet hiver 2011-2012, Marie Faucher était connue du grand public comme auteure de recueils de contes. Elle a publié entre autres les déjà célèbres Contes des sages qui s’ignorent et Contes des femmes qui veillent au Seuil.

Depuis quelques semaines, Marie Faucher se profile comme une écrivaine au je bien affirmé qui évoque sa traversée du monde et sa lecture des signes de vie. Elle accompagne de séances de lectures la sortie de son livre Les cahiers de Lili Rose. Il s’agit d’un récit d’enfance commencé à l’âge de 9 ans en 1940, suivi de deux chapitres très personnels liés à son existence d’adulte. Ils s’intitulent Il suffit de savoir attendre et Mots d’aujourd’hui.
Enfin l’épilogue se termine un beau jour d’avril 2011, très précisément celui des quatre-vingts ans de Lili Rose devenue Marie Faucher. C’est à dire une femme artiste qui va de l’avant avec une énergie et une attention à l’autre hors du commun, généreuse de son temps et de ses expériences, lâchant des éclats de rire comme d’éclatantes bulles de savon irisées. A. R.

Pour rencontrer et entendre Marie Faucher lire des pages de son dernier livre : Paris, 12ème. Libraire La Terrasse de Gutenberg. 9, rue Emilio Castelar, Samedi 21 janvier. 17 h. Tél. 0033 1 43 07 42 15.

LE TEXTE PARU DANS LA GAZETTE DE L’ATELIER N°1 (2010) :
MARIE FAUCHER, CONTEUSE ET ECRIVAINE

Dès le premier atelier ouvert par Henri Gougaud en mars 1997, Marie Faucher était là. Elle a fréquenté ces rendez-vous parisiens pendant 10 ans. A cette époque, elle fabriquait aussi les lainages merveilleux et increvables qui drapent certains jours les anciens de l’Atelier et Henri Gougaud, des créations uniques. Marie Faucher fut architecte, couturière, chevrière. Elle reste écrivain, artisane du fil et adepte de l’éclat de rire pour mieux rebondir. La revoici, par écrit, dans cette toute nouvelle Gazette de l’Atelier où elle tient la chronique Grain de sel.

Au printemps 1999 aussi, quand sort le premier numéro de la célèbre revue de littérature orale La Grande Oreille, Marie Faucher fait partie des maîtres engagés. Les lecteurs découvrent un dossier consacré au thème Les contes du fil ou la parole tissée avec Marie Faucher en artisane invitée.

Vous, gens qui fréquentez l’Atelier, vous l’avez bien vue l’autre jour, lors de son passage à l’atelier de novembre, l’œil bleu, le cheveu blanc, la parole vive. Depuis elle est redescendue chez elle, du côté de Draguignan. Dans son village du Midi, entre mer et montagne, elle veille au grain. Elle aura 80 printemps au prochain avril. Elle dit qu’elle ne se sent pas d’une terre où serait son origine, elle est de l’ici et du maintenant réunis.

Conteuse de l’écrit, Marie Faucher niche au creux des pages comme la perdrix sur les pierrailles précieuses. Simple, résistante dans l’exode et capable d’invisibilité. Sa voix vive court dans ses livres et nous en raconte de bien bonnes, drôlement sages, sagement lestes. Qui ne connaît déjà ses contes publiés a de la chance. La chance de pouvoir allumer pour la première fois la lanterne magique des Contes des sages qui s’ignorent, des Contes des femmes qui veillent, des Contes des sages qui guérissent (parus au Seuil) ou encore du récent Il était une fois des Princes et des Princesses (CarnetsNord, 2009). C’est sur le sol, dans l’herbe comme sur le bitume, sur les pavés comme dans la poussière, que cette madone des vagabonds, que cette sœur des métamorphosés, que cette sauveuse de cétoines dorées (ou hannetons des feuilles de rose) trouve les sensations et les mots de ses contes et mémoires. Des textes qui nous soignent, qui nous éclairent et qui nous ancrent dans nos propres histoires. Des contes tissés comme des cocons pour abriter nos vies changeantes. Ariane Racine  

Entretien avec Marie Faucher

Ariane : Pour se mettre en route, tu veux bien évoquer les mémoires sensitives du moment, ce trésor dont Henri parle souvent à l’atelier ?

Marie : Un son, le violoncelle à la voix humaine.

Une saveur, un goût ?

La soupe à l’ail, l’aïgo boulido. C’est de saison, cela réchauffe. Pour deux, tu mets deux bols d’eau à bouillir, avec un bouquet garni de thym, de persil, pour le goût, et aussi un cube de bouillon. Dans une poêle que tu chauffes, tu verses deux cuillères à soupe d’huile d’olive. Tu ajoutes deux gousses d’ail passées au presse-ail. Surveille : pendant que l’eau va bouillir, l’ail blondit et pas plus. Là, tu retires le bouquet (je prends toujours soin de l’attacher pour pouvoir mieux le retirer), tu verses l’huile et l’ail dans le bouillon. Tu ajoutes une poignée de vermicelles et aussi, c’est important, de la sauge fraîche. Quand c’est cuit, je casse un œuf dans chaque bol. Petite pincée de sel, tournée de poivre et rebattre un peu le tout, œuf et vermicelles, avec une fourchette avant de verser le bouillon brûlant dessus. Un bon aïgo boulido vous sauve du refroidissement et fait barrière à la grippe. Mais attention à ne pas vous brûler la goule : l’huile rend la soupe très chaude.

Un parfum ?

Le jasmin des soirs d’été. A la fraîche, tout le parfum se dégage et ça sent le coiffeur (rire) comme dit Henri Fonda dans ce western dont le titre est, il me semble, La Poursuite Infernale.

Du côté de la peau, du toucher ?

La sensation du déchirement, de la mue. Elle annonce une métamorphose. Un jour, sur une feuille morte du tilleul, j’ai trouvé un papillon. Il ne bougeait pas, mais je voyais bien qu’il était tout neuf avec ses ailes encore mouillées. Il venait de sortir de sa chrysalide. Toute la journée je l’ai surveillé : je voulais voir l’envol. Je me disais : non, non, il n’est pas mort, il prend simplement des forces. Mais le temps passait et le papillon bougeait à peine. Ce n’est que tard, peu avant le coucher du soleil, qu’il est parti. Une journée entière avant de s’envoler, cela fait long dans la vie d’un papillon et pourtant, c’est ainsi ! La durée et la difficulté de cette mue me laisse songeuse.

Et la vue?

C’est par les yeux que l’automne me bouleverse. L’automne, je veux bien mourir. En un ultime éblouissement, une explosion. Il m’arrive de voir dans un rai de lumière une fleur qui lâche ses graines, ça explose. Ah ! Oui ! D’accord, prenez tout, pour que vive la vie ! C’est un éclat de rire.

L’éveil des cinq sens, l’inventaire des personnages, ces exercices qu’Henri propose, quelle place leur donnes-tu ?

Ils font partie de moi à force de les avoir pratiqués. Avec l’âge, les choses deviennent simples, insouciantes, presque enfantines. La spiritualité, le zen, ça m’emmerde comme si cela était intellectuel. Je me sers du mental pour jouer, pas pour accumuler et faire le savant avec. Mais pose aussi cette question à Michel Verbeck, un ancien de l’atelier, il saura te dire.

Comment es-tu arrivée à l’atelier ?

Il y a une vingtaine d’années, j’ai envoyé un de mes textes à Henri, « Les larmes du soleil ». Cela l’avait touché. Nous ne nous connaissions pas. On s’est rencontrés, on a parlé et il m’a invitée à son atelier où je me suis sentie tout con en arrivant. Il m’a présentée en disant : « Marie est là parce que je suis sûre qu’elle va vous apporter quelque chose. Elle est dans le fil. ». Pendant 10 ans, je suis revenue et je n’ai jamais raté un seul atelier.

Tu dis que tu n’es pas conteuse. Quand tu passes à l’atelier, Henri le redit avec une jubilation qui fait rire l’assistance de bon cœur, surtout les personnes qui lisent tes contes. Dans quel sens n’es-tu pas conteuse?

Je n’ai jamais eu envie d’être conteuse, d’en faire un boulot. Par contre, on me dit souvent qu’en lisant mes livres, on entend ma voix.

Qui est pour toi le premier conteur du monde ?

La femme qui raconte à son enfant. Conter, c’est donner du lait, c’est aller où cela apaise, où cela donne du courage, remettre en place. Etre là où cela répond.

Y a-t-il dans ta vie un conte fondateur ?

Oui. Un conte m’a faite, m’a bâtie. Il continue à me remettre d’aplomb quand il le faut. C’est un conte de Grimm que je lisais dans mon enfance, Les six cygnes. La soeur est prête à se taire et à rester seule, loin, pour retrouver ses frères chassés. Toute la force de ce conte est pour moi dans sa phrase  “Mes frères, je les sauverai “. C’est encore ainsi : je me dis souvent « Tant que je peux encore en aider un, encore en sortir un, ça va ».  La femme qui m’a mise au monde disait que j’avais des mains de sage-femme. Mais moi, je voulais être sœur blanche, aller en mission, sauver des petits Chinois (rire). Cela va avec Les six Cygnes. Puis j’ai voulu devenir médecin, mais mon père est mort. Il était architecte. Un architecte qui le connaissait est venu me chercher pour que je sois secrétaire chez lui. C’est ainsi que je suis devenue une architecte, sans diplôme. Plus tard, j’ai fabriqué des vêtements comme ceux dont je rêvais : avec ni endroit, ni envers, et sans coutures. Je sais filer et tisser, j’ai beaucoup cousu et tricoté. C’est en maille, d’abord avec des aiguilles, ensuite avec une machine, que j’ai habillé mes clients pendant des années avec des vêtements increvables.

Quelle voix de conteur te parle?

La voix la plus dépouillée possible, forte de toute sa fragilité, simple quoi. Simple est un mot merveilleux. Comme je suis passionnée d’étymologie, je rappelle que simple veut dire sans pli. Bien sûr, c’est le passage du fer, le repassage, qui fait qu’il n’y a plus de plis. C’est long à apprendre, la simplicité. Ou alors tu nais simplet, c’est une autre grâce, que je ne connais pas.

Tu tiens une rubrique dans cette gazette, Le grain de sel de Marie. Comment l’envisages-tu?

Je vais écouter, guetter l’imprévu avec jouissance. Tout ce qu’on essaie de prévoir inquiète. Mettre mon grain de sel, ce n’est pas donner une saveur qui manque, c’est ramener ma fraise quand je le sens. J’ai un bon sens un peu rustique qui me permet de simplifier ou d’affiner. Cela peut servir.

Propos recueillis par Ariane Racine en novembre 2010