Adolf Muschg, écrivain

Portrait d’Adolf Muschg, écrivain, écrit par Ariane Racine

INTRODUCTION

Le contexte de l’entretien de février 2001: « Je ne la soigne plus et elle me le rend bien : elle est de moins en moins fiable », avait glissé Adolf Muschg, dans son français chantant, alors que je prenais place à sa droite dans sa vieille citroën blanche. L’écrivain suisse alémanique de renommée mondiale et sa caisse française à la rancune sourde étaient venus me cueillir à la gare de Männedorf. En voiture pour le passé des Muschg !  Côte à côte, nous sommes grimpés vers un arrière-pays zurichois détrempé de neige fondue où se dressaient d’anciennes bâtisses familiales. Puis retour côté lac, vers d’autres adresses notoires et enfin dans la maison de cet homme toujours en quête de libertés.

Né en 1934 en Suisse, il a été prénommé Adolf par des parents dont il narre les trajectoires avec une sobriété percutante souvent drôle. Sa troisième épouse, Atsuko Kanto, pianiste, reviendra de sports d’hiver au milieu de l’entretien, surgissant enivrée d’air alpestre dans ce pavillon avec jardin japonais qu’ils ont imaginé ensemble. Je me souviens des tours-bibliothèques tournantes comme des colonnes Meurisse au milieu de l’Arbeitshaus où nous travaillions face à face pour cette histoire de famille qui allait paraître en juin dans Le Temps et qui nécessitait aussi quelques excursions dans les livres.

Mai 2012 : Adolf Muschg reste cet écrivain libertaire courageux que j’avais découvert dans les années 80 par son livre Entfernte Bekannte, ses nouvelles de « connaissances éloignées ». Dans les médias et sur la planète littéraire, l’écrivain d’Helvétie est régulièrement consulté comme trésor vivant. En avril dernier, il a pris la plume et la parole pour soutenir son collègue Günter Grass accusé d’antisémitisme en Allemagne comme en Israël. L’auteur du Tambour venait de publier dans la presse allemande « Ce qui doit être dit« , poème-manifeste où il met en question son devoir de silence à l’égard d’Israël et de son arsenal atomique qui, à son avis, menace la paix mondiale plus que l’Iran. A la radio suisse, Adolf Muschg a déclaré : « Je ne défends pas Günter Grass. Je défends la liberté d’opinion » et d’expliquer pourquoi, parlant du Prix Nobel allemand, l’accusation d’antisémitisme est particulièrement injuste.

Ariane Racine, mai 2012.

L’ARTICLE PARU DANS LE TEMPS EN 2001 :

Adolf Muschg, écrivain, fils de Friedrich Adolf et de Frieda

Les secrets de famille, les vœux pieux, sa conception presque immaculée: Adolf Muschg trouve les mots pour les dire. Et de revisiter un passé pavé de livres et de bonnes intentions. Depuis janvier [ndr. 2001], Adolf Muschg travaille «au service de Sutters Glück», son dernier roman. Il l’accompagne à travers ce que l’Europe compte de cercles de littérature allemande, loin de son Arbeitshaus, ce pavillon japonais avec véranda que sa troisième épouse, Atsuko Kanto, et lui ont fait bâtir près de leur maison mitoyenne de Männedorf. Mais pour parler famille, l’écrivain a choisi de prendre son temps et d’accueillir, affable, nos questions. Parmi les photos étalées sur la table, le portrait d’une garçonne années trente. C’est Elsa, la demi-sœur, auteur pour la jeunesse, celle par qui le Japon est entré dans sa vie. Enfant, Adolf Muschg dégustait les livres de cette voyageuse dont ce roman d’aventures qu’il a gardé. Sur la couverture, des enfants, un pont, le Mont Fudji.

La lumière du soir qui éclaire le plan de travail d’Adolf Muschg est filtrée par la bambouseraie. Dehors, un de ses chats rôde autour de l’étang à carpes. Dans ce jardin nippon de poche, plantes et pierres couchent sur lits de gravier et d’eau. Par-dessus, à l’abri des bourrasques, un pin se tort, aussi tragique que les arbres contrariés par le vent. Des immeubles alentour parviennent des voix et des sons de la vie quotidienne. A la place du pavillon japonais de la Hasenackerstrasse s’étendait jadis une campagne. Adolf Muschg a réalisé récemment que, comme collégien, son père passait par là tous les matins, après une longue marche vers son école.

»Du côté de mon père, c’est l’Oberland zurichois paysan. Chez les Muschg, je note une forte composante colérique. Et aussi le souci de comprendre par l’écriture, de témoigner, de raconter. J’ai retrouvé des chroniques, des poèmes, des almanachs rédigés par des ancêtres. Du côté de ma mère, chez les Ernst, on s’enfonce dans la Suisse orientale. Les personnages sont mélancoliques, voire dépressifs, avec des accès de délire mystique. Chez les Muschg comme chez les Ernst, du moins au XXème siècle, chaque génération s’est donné du mal pour sortir de son cadre étriqué. Tous les enfants de mon père ont développé un langage artistique. Ils ont couru le monde. Ma mère et ses frères ont voyagé. Quant à moi, je suis aussi celui qui a brisé la loi sacrée du mariage. Avant, si un ménage était malheureux, c’était à qui tuerait l’autre le premier, à l’usure. Divorcer, dans la désapprobation générale, m’a valu un immense sentiment de culpabilité.

» Mon père s’appelait Friedrich Adolf Muschg. Né en 1872, il aurait pu être mon grand-père. D’ailleurs, par peur du ridicule, il évitait de se montrer en ma compagnie. A la maison aussi, il restait distant. Nous avions l’habitude de manger en silence. Si je refusais un met, mon père quittait la table, sans mot dire. C’était sa manière d’accabler sa jeune femme, sa seconde épouse, de lui reprocher la mauvaise éducation qu’elle donnait à leur enfant unique. Autrefois, dans sa première famille, il aurait frappé ses enfants pour un tel caprice. Mais avec moi, c’était différent. Sa paternité tardive passait par ma mère. L’instituteur à la retraite ne voulait plus éduquer. Mon premier souvenir de mon père se situe dans notre jardin, à Zollikon. Il me lit la Bible en images, il me peint des lettres sur un papier et moi, je les copie. Mon père faisait tous les jours sa sieste sur le canapé. J’en profitais pour passer ses cheveux au peigne. Il aimait cela. Le soir, de mon lit, j’entendais le bruit de sa machine à écrire. En fumant des cigares à ruban bleu, des Brissago, mon père écrivait des romans paysans dont le héros, séduit par une femme, quittait toujours sa campagne pour la ville. Dans ce lieu de perdition, un ami ou une amie surgissait pour le ramener sur le droit chemin. Seul un de ses romans, Die Perlensucher, a été publié. Mon père écrivait aussi des articles pour le journal local dont il était l’unique rédacteur. Ses papiers contre le maquillage des femmes et autres prises de positions réactionnaires ont fini par lasser les lecteurs du «Zolliker Bote». Il a été un jour remercié de ce poste honorifique. Devenir soudain un simple instituteur à la retraite fut d’autant plus un drame pour lui que la maladie de ma mère empirait.

» Enfant, j’entendais mes parents prier tous les soirs dans la chambre d’à côté. Mon seul souvenir physique d’eux, c’est de me glisser dans leur lit, le dimanche matin, pour y prier ensemble! Parfois, je pouvais ensuite me rendre au vrai culte. Mais à l’église, j’étais gêné par la voix haute, criarde, de mon père. Dans sa première famille, il recueillait chaque semaine les confessions de sa femme et de ses enfants. Lui préférait converser directement avec Dieu et avouer ses fautes sans témoins. Je l’ai appris par la suite, car mon père, amer, ne parlait pas de cette famille. Aucun de ses enfants n’était devenu pieux. Tous lui en voulaient de s’être remarié à peine veuf -c’était en 33-. De plus, il les avait déshérités pour satisfaire sa nouvelle belle-mère. J’avais 13 ans quand mon père est mort, à 76 ans. Ma mère a hérité de la maison de Zollikon. Cela a produit beaucoup de poison. J’ai alors dirigé toute mon agressivité pour la figure paternelle vers le fils aîné de mon père, Walter, le poète, qui est depuis devenu un spécialiste des mythes. Mais au fond, déjà, je m’identifiais aux Muschg d’abord.

»Qui étaient mes grands-parents Muschg? Des paysans très religieux aux convictions piétistes. Dans ces familles de l’Oberland, tout le monde portait un nom biblique. Les plus fervents ne se rendaient pas à l’église, préférant pratiquer chaque jour, chez eux. De mon grand-père, Jakob Muschg, je sais peu de choses. Cette bible de mon père indique qu’il est né un 16 septembre 1831, soit avant la mort de Goethe, imaginez cela! Jakob n’avait pas les moyens d’offrir à son jeune fils Friedrich, mon père, des études de théologie. Mais il s’est débrouillé pour qu’il suive le séminaire évangélique de Zurich afin d’apprendre instituteur. Ma grand-mère s’appelait Elisabetha. C’était une Gysling de Gossau née le 29 mars 1832. La ferme de mes grands-parents existe toujours, de l’autre côté de ces collines, près de Hombrechtikon.

»Attikon est le nom du village de Suisse orientale où a grandi ma mère, Frieda. Son père, Heinrich Ernst, est mort septuagénaire, vers 1936. Ce fils de paysan avait fait une carrière dans les chemins de fer du nord-est. D’employé, il était passé chef de train, puis responsable d’un secteur en Thurgovie. Ma mère n’avait que des louanges pour ce père! Mais par ma marraine Emmy, sa sœur, j’ai su que ce père était un tyran. Les filles Ernst avaient la vie dure. Je n’ai pas de preuves, mais il devait y avoir des abus sexuels. En tous cas, les enfants de Heinrich ont caché toute leur vie un secret aussi bien gardé que la crypte d’une église. Comme adultes, ma mère et sa sœur Emmy formaient un duo infernal: se rencontrer était pour elles le comble de l’horreur. Enfant j’avais peur de ma tante. Mais comme adulte, j’ai apprécié cette femme massive que sa famille considérait comme le vilain petit canard. Elle m’a appris que la tyrannie de mon grand-père n’avait d’égal que sa pédanterie. Un jour, il lui a dit: «Je t’ai conçue dans les vapeurs de l’alcool».

»Ma grand-mère maternelle Elisabeth Ernst née Wettstein vivait avec nous à Zollikon. Parce qu’elle se sentait « trop faible » pour descendre, il fallait lui monter son assiette. Je l’ai toujours connue ainsi [ndr. Adolf Muschg la mime] se tenant les joues, en larmes. Enveloppée dans son foulard, elle se lamentait à cause de terribles maux de tête. Mon père et elle, des contemporains, se témoignaient un respect raide. Ma mère assurait que, jadis, sa mère chantait toujours. Gaie comme un pinson, elle mettait du soleil dans la maison. La nuit, dans sa chambre au-dessus de la mienne, j’entendais ma grand-mère tousser, ronfler, marcher. Une présence acoustique. Quand elle est morte, vers trois heures du matin, j’ai écouté le remue-ménage et j’ai compris.

»Dire que ma mère, Frieda, était coincée, c’est faible ! Tout son être aspirait à la virginité. Elle s’était résignée au mariage dans le seul but d’avoir un enfant, me disait-elle. Et je suis né neuf mois après le voyage de noce au bord du Lac des Quatre Cantons! Son mot préféré était nobel, c’est à dire distingué, bref le contraire de rauh, le côté grossier de son père. Ma mère avait appris couturière dans un atelier de Frauenfeld. Puis elle a travaillé à une adresse chic de Zurich, chez Grieder, avant de partir pour Paris où elle est devenue nurse chez un couple inquiétant pour elle, des libertins en conflit. Elle a fui en Angleterre où elle a vécu ses années les plus heureuses. Sa famille du Lake District est resté son modèle en matière de style de vie et d’éducation. Les deux garçons sont devenus médecins et elle en était fière. A cause d’eux, comme eux, j’ai dû entrer chez les scouts.

»De retour en Suisse, à 26 ans, ma mère a décidé de devenir infirmière, comme sa sœur. Elle est entrée à l’hôpital du Lindenhof à Berne. En ce temps-là, les soignantes changeaient de nom, comme les nonnes. Ma mère s’est appelée Schwester Flora, pour son plus grand plaisir. Mais ce travail était trop rude pour elle. Elle est retournée vivre chez ses parents. Elle travaillait chez un vieux médecin quand elle a fait la connaissance de mon père. Il lui a donné des heures d’étude biblique et ce fut le début de leur malheur. Pour trouver Dieu et échapper ainsi à la vie des sens, ma mère empruntait des voies impénétrables selon un itinéraire tordu. Ses délires ont commencé à la mort de sa mère, cette femme envahissante qu’elle avait soignée avec tant de dévouement, chez nous, aux dépens de son mari âgé. Probablement avait-elle un désir inavoué de la voir enfin disparaître! Après le décès, ma mère, sa sœur et ses frères, ont opté pour l’incinération. Or il s’est trouvé une amie de ma mère, une grenouille de bénitier, pour lui déclarer qu’elle avait eu tort de faire brûler le corps, que seul l’enterrement apporte la paix éternelle. Ces paroles ont eu un effet épouvantable. J’ai le souvenir d’une mère criant contre mon père et le menaçant physiquement. La femme craintive et obstinée s’était déchaînée. Les dernières années de mon père furent un enfer.

»Plus tard, ma mère a retrouvé un certain équilibre. Elle a fait l’ange de la mort au chevet de vieilles dames distinguées pour financer mes études. Je ne suis pas devenu le médeçin qu’elle espérait, mais ceci est une autre histoire. Sa fin fut dure, avec des va-et-vient incessants entre hôpital et maison. Et ni la Bible, ni le Christ ne lui sont venus en aide. Elle est décédée en 1983, pendant un culte, juste après sa sœur Emmy. Au fond , ces deux-là étaient attachées l’une à l’autre, l’aînée précédant toujours la cadette».