Benjamin Cuche, clown

Portrait de Benjamin Cuche, clown et humoriste, écrit par Ariane Racine

INTRODUCTION

Comme avant lui Coluche et d’autres clowns humoristes que la chose politique ne faisait plus rire, Benjamin Cuche s’est porté cet été 2012 candidat au Conseil d’Etat (gouvernement) de son canton d’origine, Neuchâtel. « Qui sont les vrais bouffons ? A Neuchâtel depuis quelques années, les politiciens qui nous gouvernent concurrencent les humoristes. Pourquoi pas l’inverse ? Un clown peut en chasser un autre » argumentait-il au début de l’été, aux côtés d’un autre candidat, Jean-Luc Barbezat, lui aussi humoriste et son comparse à la scène dans le duo Cuche & Barbezat. Parmi leurs promesses aux électrices et électeurs : une meilleure répartition du brouillard régional ou purée de pois entre le haut et le bas du canton.

En découvrant Cuche candidat, les notables à droite comme à gauche ont fait la fine bouche. Sourire en coin ou sourcils en circonflexe, ils n’ont pas manqué de souligner qu’il faut un sacré sens des responsabilités, l’appui d’un parti, le goût du service et des études supérieures pour aller au château (le château de Neuchâtel est le siège du gouvernement). Bref mille qualités qui, hélas, font défaut à ce duo de plaisantins. De plus, la dernière pitrerie de Cuche & Barbezat allait coûter un saladier en frais administratifs, ont martelé ces modèles de vertu, plein d’égards pour les deniers publics.

Fin août, Benjamin Cuche, tout comme Jean-Luc Barbezat, retirait sa candidature, après une campagne aux jeux de mots assez décapants pour troubler le ronron d’une succession tacite au poste laissé vacant par le conseiller d’Etat sortant. Mission accomplie ? Déjà Cuche prévient : il vise un poste au Conseil fédéral (gouvernement suisse) à Berne, la capitale. En attendant, voici le portrait de Benjamin Cuche qui fut clown sur la tournée 2018 du Cirque Knie et qui poursuit sa carrière. http://www.cuche-barbezat.ch

Il y évoque sa grand-mère femme de ménage au Palais Fédéral à Berne (Tiens donc !) et aussi son grand-père Alexandre Cuche. Paysan-humaniste et président du Grand Conseil (parlement cantonal) dès 1960 (Ah ! bon ?), cet homme politique neuchâtelois s’était notamment battu pour amener l’eau courante dans les maisons de sa montagne, autrement dit pour raccorder ses concitoyens au réseau potable. Pas si étonnant que son petit-fils se pique de politique et rêve d’alimenter le débat démocratique en parlant clair. (Comment il s’appelait déjà, le gars qui nettoyé les écuries d’Augias en détournant une rivière ?)

Ariane Racine, septembre 2012.

Benjamin Cuche, humoriste, fils d’Eliane et de Claudy

Benjamin Cuche avait 11 ans le jour où il est monté pour la première fois sur les planches. Cela se passait en 1978 dans son village natal, Le Pâquier, commune du Val-de-Ruz et patrie de tous les Cuche. Face à lui sur scène se tenait son paternel, Claudy, paysan et père de quatre garçons dont Benjamin est effectivement le plus jeune. La pièce d’Emile Gardaz s’appelait Croque-Vie. Claudy Cuche y campait un croque-mort moqué par tous les garnements du village. Ils hurlaient : «Avec ta bosse, tu caches la lune!» se souvient Benjamin Cuche. Lui jouait un rôle à part, celui de l’enfant qui sort du lot pour devenir le confident du bossu.

A 32 ans, des centaines de représentations théâtrales plus tard, Benjamin Cuche se sert de sa fibre campagnarde pour faire rire les milliers d’arrière et d’arrière-arrière-petits-enfants de paysans qui peuplent les salles de spectacle. Dans C’est pas grave quand on aime, dernière création de Cuche & Barbezat, le duo met en scène deux paumés des villes qui ont perdu la clé des champs de leur enfance.

Place au récit de Benjamin Cuche qui se souvient des siens :

« Mes grands-parents maternels Emma et Gilbert Joray étaient des “Neinsagers“ (ndlr. mot désignant les citoyens suisses timorés votant toujours non). Comme enfant, je les considérais comme des grands-parents-cadeaux. Ils sont morts, mais leur maison, une espèce de baraque de chantier construite peu après la guerre, est toujours en place à La Chaux-de-Fonds. Ils n’en sortaient que pour aller en ville à la Migros ou au zoo public du Bois-du-Petit-Château ou alors très loin, à Interlaken.

Une fois par année, ils invitaient leur fille unique Eliane et sa famille à manger des tripes à gogo au Cheval Blanc, un bistrot du coin. J’ai l’impression que “La Muti“ et “Le Pépé“ cachaient leurs vies passées avec une pudeur mal placée. Ils passaient leur temps à espionner celles des autres, cachés derrière leurs rideaux.

Ma grand-mère Emma était née en 1899 du côté de Berne. Elle nous parlait bernois, mais Gilbert disait qu’il ne comprenait pas ce dialecte. Après un apprentissage de vendeuse en boucherie et un séjour en Angleterre, elle s’était retrouvée toute jeunette au Palais Fédéral, à faire “la poutz“, le ménage. Un jour, du temps du conseiller fédéral Motta, elle a trouvé un pistolet posé sur un bureau. Emma a appelé une collègue pour lui montrer l’arme. Ces deux gamines ont fait jouer le barillet et un coup est parti, par la fenêtre ouverte. Personne n’a été blessé, mais le bruit a ameuté du monde. L’histoire s’arrête là. Ma grand-mère nous la racontait en riant beaucoup. Emma a eu un premier mari, Emile Fischer, le père de ma mère. Je n’ai jamais vu ce grand-père qui l’a quittée «pour une salope qui se maquillait» et qui l’avait accueilli à la faveur de ses congés pendant la Mob’ (ndlr. La mobilisation de l’armée de milice suisse en 39-45). Ma grand-mère a divorcé. Elle n’a pas vécu son divorce comme un échec personnel, mais plutôt comme celui des autres. Seule avec sa fille encore petite, elle s’est remise à faire des ménages. C’était, j’imagine, une mère très braque, du genre à piétiner les plates-bandes d’un jardin secret plutôt que de passer par les sentiers. Elle a épousé son Gilbert en secondes noces, quand ma mère a eu 19 ans. Ce mariage a signifié pour elle la fin des soucis, la belle vie. Ma grand-mère est morte à 92 ans, en 1991. Je me souviens de sa fierté quand elle me montrait, peu avant son décès, qu’elle pouvait encore toucher ses orteils avec les mains.

Gilbert Joray, “Le Pépé“, avait été ouvrier à l’usine Rotary de la Chaux-de-Fonds. Il était venu de Genève. Il jouait de la trompette et animait les bals. Je le revois retraité, sourd, bricolant ses montres à l’établi, sa grande loupe dans l’oeil. Ses cheveux blancs étaient coiffés pour cacher sa calvitie. Quand il est décédé, j’avais 12 ans. Il n’aurait pas aimé la suite de mon histoire, mes cheveux longs et mon engagement pour une Suisse sans armée.

Si ma mère Eliane avait grandi dans un terreau plus propice, elle n’aurait pas été une enfant si réservée. Bonne élève, sage, dévouée, elle a fait son Ecole Normale à Neuchâtel. Elle a trouvé son premier poste d’institutrice au Pâquier. Elle a pris une chambre, elle est entrée au choeur mixte, elle a fréquenté la jeunesse. C’était l’époque des bals aux Endroits, près de La Chaux-de-Fonds, une auberge où les jeunes paysans se rendaient à moto ou en jeep. A l’époque, ma mère a dû enfin sentir le vent dans ses cheveux !

Elle a été la première maîtresse de Fernand Cuche (ndlr.sourire), futur homme politique et conseiller d’état: elle lui a appris à lire en le tenant sur ses genoux, comme on pouvait le faire alors.

Quand ma grand-mère a appris que sa fille allait épouser un paysan, “Le Claudy“, elle a été déçue. Elle espérait un avocat ou un médecin. Le mariage a eu lieu en 1959 et Eliane est allée vivre à la ferme, sous des poutres vieilles de 300 ans, avec les beaux-parents vivant à côté. Peu de temps pour la lecture, peu de temps pour son piano. Avec quatre fils, elle s’est retrouvée dans un monde de mecs.

Quand la troupe de théâtre du village a repris, ma mère a voulu monter sur les planches, pour dire des beaux textes, pas pour les grimaces. Elle jouait pour donner du plaisir, pas pour se faire admirer. Je la revois avec ses cheveux très noirs, courts, debout en pantalons dans la cuisine ou en train de laver les “boilles“, les bidons à lait, à l’écurie.

Ma mère m’a beaucoup soutenu dans mes débuts de comédien. Elle qui ne partait jamais en voyage est descendue jusqu’à Avignon, parce que Barbezat et moi jouions dans le festival off.

Du côté de mon père, il y a ma grand-mère à histoires. Rachel était une Vautier née à côté du Pâquier, au hameau du Côty. Elle était de 1904 comme son mari, mon grand-père Alexandre, et tous deux étaient enfants de paysans de montagne, élevés à la dure en famille nombreuse. Rachel était une belle femme ridée, avec un gros chignon, son tablier bleu, en jupe. Chrétienne à la limite de la bigoterie, elle pensait que la facture du bonheur se paye avec des malheurs et des ratés. Le mariage de son fils avec une institutrice, fille de parents divorcés, ne l’a pas ravie. Elle est décédée en 1981. J’allais chez elle pour me faire raconter Le Chaperon rouge, La chèvre de Monsieur Seguin, les histoires de la Bible et ses souvenirs. Un jour d’hiver, comme enfant, alors qu’elle était en route sur une charrette, elle avait failli perdre sa langue qui s’était collée aux fers glacés.

Un matin, j’ai poussé sa porte trop tôt: je l’ai trouvée à la salle de bain. Ses longs cheveux blancs défaits et ébouriffés. Une vraie sorcière ! Cette vision m’a marqué.

Mon grand-père Alexandre a su sortir des ornières creusées par plusieurs générations de paysans. Cela m’humecte la pupille de parler de lui. Il est pour moi l’homme qui va jusqu’au bout, à son rythme. Resté veuf en 1982, il a porté la disparition de sa femme comme un fardeau, mais sans se plaindre. Il est mort il y a trois ans. Cela nous a laissé du temps pour parler et échanger nos “circuits”: je me sens comme connecté à lui. Il m’a donné son aval.

Alexandre Cuche était une personnalité politique engagée dans la défense des paysans. Comme président de commune du Pâquier, il avait fait grouper les citernes pour créer un réseau d’eau. Il a été élu président du Grand Conseil en 1960. Quand mon père a repris la ferme, mon grand-père continuait à donner des coups de main, surtout pour les bêtes. C’était un lecteur de journaux passionné qui archivait les articles qu’il découpait dans ses classeurs. Il aimait dire: «Hier, je suis allé en Afganistan, et avant hier, en Afrique» en parlant des documentaires vus à la télévision. Comme nous n’avions que la radio, pour “voir la descente”, en hiver, j’allais chez lui, après le dîner. A l’époque, Didier Cuche, un cousin, ne skiait pas encore.

Mon père Claudy dit «P’tit Cuche» garde de mauvais souvenirs de l’école où le régent (ndlr. appellation régionale désignant l’instituteur) lui apprenait à épeler les mots à coups de bâton. A la maison, ses mauvaises notes lui valaient quelques “schlaguées “ (ndlr. ce mot de patois emprunté à l’allemand “schlagen“, battre, signifie coups). Il avait une petite santé. A cause d’un glissement de vertèbre, sa croissance s’est arrêtée trop tôt. Puis, il a subi une opération du dos suite à un accident. Quand ma mère est arrivée, mon père portait un corset. Pas aigri, pas agressif pour un sou, il était déjà l’ambianceur du village. Et là, avec son sens de l’humour, il a trouvé le courage de courtiser cette jeune institutrice qui n’était pas de son milieu.

Comme père, il était têtu. Je voulais vivre du théâtre, il m’a imposé un apprentissage de boulanger-pâtissier. Même si je n’oublierai jamais comment on fait le pain tessinois et la pâte feuilletée, il m’a fait perdre du temps. Mon père était comédien amateur comique. Il l’est resté, c’est un phénomène. A chaque Nouvel An, il remonte sur la scène du village pour le Caf’ Conc’ (ndlr. le café-concert). Il chante, il joue de la batterie.

Aujourd’hui, un des mes trois frères a repris la ferme. Mon père travaille comme marchand de bétail et aussi en forêt. Chaque été, avec ma mère, ils tiennent une métairie, un alpage avec du bétail et un bistrot. Cet homme n’arrête pas de se blesser, avec les vaches, avec sa bétaillère. Quand j’avais dix-sept ans, il a pris une ruade de cheval bien ferré en pleine figure. Depuis, il a perdu le sens du goût et l’impression de la profondeur, car il ne voit plus que d’un œil. Si un jour mon père Claudy meurt, cela ne sera pas faute d’avoir trompé la mort.»

Propos recueillis par Ariane Racine et parus dans Le Temps, le 15.1.2000.