Giono (VIII)

Huitième étape: un extrait de L’eau vive de Jean Giono.

Ce qui coule de la bouche du fontainier

“Ce que je veux vous apporter, c’est de l’eau claire. A peine ça. Mon ami le fontainier m’a dit : « La vie, c’est de l’eau. Mollis le creux de la main, tu la gardes. Serre le poing, tu la perds ». Je le vois. Il était devant moi avec sa pauvre main d’homme des fontaines, sa main usée d’eau, une main déjà toute lyrique rien que dans cet affutage de l’eau, une main pointue, aimable, molle et de peau fine comme une main d’amoureux. Il la dressait devant moi. Il l’ouvrait, creuse comme un petit bassin de pierre taillé, goutte à goutte, par la source. Il l’ouvrait : tu la gardes… Et puis soudain il la serrait en noeud de rocher : tu la perds…

Si je vous parle de mon ami le fontainier, c’est que lui m’a ouvert la porte au triple gond. Ce bosquet m’a-t-il dit, c’est une cervelle d’arbre. L’eau en coulait comme le raisonnement. Et tant d’autres choses, si bien qu’à la fin, je poussais un gros soupir creux.

« Tu es malade ? » il m’a demandé.

J’ai dit :

– Non, je ne suis pas malade, jusqu’à ce jour, je croyais être poète.

– Et qui t’a changé depuis ? a-t-il dit.

– Ah ! je n’ai pas changé, mon vieil ami, mais tu viens d’ouvrir une porte rudement dure à pousser, et voilà que moi tout petit, je suis maintenant au plein milieu de la prairie des poètes avec de l’herbe jusqu’au raz des yeux, et si j’ouvre la bouche, elle tout de suite pleine de la poussière des reines des prés, et tu es là toi à me battre les joues avec des touffes de bleuets. D’où te vient ce flux poétique qui coule de toi sans arrêt. Prépares-tu ce que tu me dis, calcules-tu, fais-tu des raies d’encre sur les lignes écrites. Tu n’inventes pas voyons, ça ne te vient pas dans la bouche comme de la salive, tes chansons, tes contes, tes histoires, et tout ce sel que tu mets dans les mots c’est une provision que tu prépares quand je ne suis pas là et que tu apprends par coeur. Dis moi oui, pour que je sois consolé.

– Non, dit-il, il calcule un moment, et puis, au bout d’un soupir, il me dit :

– Ça doit venir du coeur. »  (…) “

GIONO, L’eau vive, contes. 1943.