Kessel (VII)

Septième étape: La figure du conteur hors d’ âge chez Joseph Kessel.

« L’Aïeul de Tout le Monde !»

Quand je l’ai lu à 16 ans, sur le conseil d’un soldat revenu de guerre, je l’ai trouvé euphorisant, apaisant comme un orage dans la nuit, riche en hommes remarquables, pauvre en femmes à admirer, plein de sueur, d’amour et de larmes.

Ces jours d’automne 2013, je relis le roman de Joseph Kessel Les cavaliers. Je savoure sa manière sensuelle de tisser les liens entre la terre et les hommes, entre les cavaliers et leurs rêves, entre les perdants et leurs héros. Je ne me souvenais pas de Guardi Guedj, sinon de sa présence de vieillard qui sait tout. A relire Les cavaliers, je découvre la place axiale que Kessel donne au conteur et à ses mémoires qui le font vivre. Je prête attention à la dédicace de l’auteur en page 7 de mon solide exemplaire patiné paru en 1967 chez Gallimard (cadeau collectif reçu pour Noël) : « A la mémoire de mon père. A sa grande et tendre sagesse ». Né en Argentine en 1898 d’une femme venue de l’Oural et d’un homme venu de Lituanie, médecin et voyageur, Joseph Kessel est décédé près de Paris en 1979.

–  Tiens, je me dis, à l’époque où je découvrais Kessel (ignorant qu’il avait écrit La chanson des partisans que je connaissais par coeur), il était encore de ce monde.

Résumé du début du roman Les cavaliers.  On  voit, on entend, on sent des grappes poussiéreuses de voyageurs. Altitude 3 500 mètres et les nuages par-dessus les sommets autour. Ils traversent le massif de l’Hindou Kouch agglutinées sur des camions qui frôlent les précipices et qui glissent, en arrière, dans les pentes dressées vers le ciel comme des planches à savon. Après une étape risquée de plus qui ressemblait furieusement à celle de trop, ils font halte au bord de la route, dans une de ces gargottes nommées tchaïkhana où le thé, tchaï, est versé fumant. Tout le monde est éreinté, on reprend des forces, on parle. Une dispute éclate au sujet d’une passion commune sur les vastes terres afghanes, le bouzkachi, la joute des cavaliers. Pour éviter la destruction de son auberge, le patron demande à un batcha (enfant), un garçon de treize ans, de grimper sur ses épaules pour lui servir de résonateur et raisonner tout ce monde devenu fou.

Bon, j’ouvre le livre à la page 22  et je cite:

«  – Tu vas répéter de toutes tes forces, de toutes tes forces, ce que je dirai.

Le batcha arrondit ses mains en porte-voix autour de sa bouche et entreprit de crier à tue-tête les paroles qui lui venaient de son maître.

– Arrêtez ! Arrêtez ! Entendez ! Entendez !

Cette tête puérile dressée au-dessus de toutes les autres, cette voix fraîche et perçante forcèrent l’attention. Le tumulte s’atténua pour un instant. Les visages, même les plus enragés, se tournèrent ver le batcha. Il poursuivit :

– Pourquoi vous disputez encore ? Je vois venir celui-là qui, seul, peut vous départager… Guardi Guedj.

Le batcha se tut un instant et, employant les ressources extrêmes de sa gorge et de ses poumons, cria :

– L’Aïeul de Tout le Monde !

On entendit alors souffler le vent des cimes, tant s’était fait profond le silence de la foule. Et ce silence-là ne devait plus rien à la curiosité.

Sans doute, bien peu, entre les voyageurs, avaient rencontré le vieillard au cours de leur vie. Mais il n’en était pas un qui ne connût son surnom. D’un bord à l’autre de la terre afghane, et de génération en génération, les grands-pères avaient parlé du vieillard à leurs petits-enfants et répété ce que, de lui, ils avaient appris. Car il n’existait point de village, ou de hameau, si perdu fût-il, qu’une fois au moins il n’eût traversé. Et quand Guardi Guedj passait quelque part, on ne l’oubliait plus.

Le batcha dégringola des épaules de son maître. Le propriétaire de la tchaïkhana alla au vieillard, s’inclina très bas devant lui, prit sa main droite et, par l’allée qui s’était creusée comme d’elle-même dans la foule, le mena vers le fond de la terrasse. Tous regardaient Guardi Guedj avec émerveillement.

Quel âge avait le vieillard émacié, creusé, parcheminé à l’extrême et sur qui tombait en grands plis lâches une houppelande sans forme, de la même couleur que la haute branche noueuse à laquelle il s’appuyait ?  (…) Ses traits étaient si desséchés, délavés, effacés par le temps que les signes de la race et les marques du sang ne pouvaient plus s’y lire. Et il parlait la langue, les dialectes, les idiomes de toutes les provinces. Il n’était pas derviche, ni gourou, ni chamane. Pourtant, comme ces initiés, il allait par les routes, chemins, pistes et sentiers de la grande terre afghane. Il avait suivi ses vallées où bouillonnent et chantent les cours glacés des rivières. Il connaissait les berges de l’Amou Daria. Il avait touché les neiges éternelles du Pamir au fond de cette entaille qui affleure le Toit du Monde, où, sans les yaks velus, l’homme ne pourrait pas survivre. Et le sol des brûlants déserts avait calciné ses pieds nus. Depuis quand marchait-il ? Autant le demander à ses empreintes effacées. Quelle force le conduisait ? Quel rêve ? La sagesse ? La fantaisie ? Une inquiétude éternelle ? La soif insatiable de savoir ? Il arrivait, s’en allait, reparaissait des années plus tard. A chacune de ses haltes, il faisait un nouveau récit merveilleux. (…)

Arrivé à l’un des cadres de bois disposés contre le mur de la maison, le propriétaire de la tchaïkhana dit avec humilité :

– Je n’ai ni coussins, ni édredons pour te soutenir et t’envelopper, Aïeul de Tout le Monde… Au Chibar, notre pauvreté est grande.

Guardi Guedj s’assit sur le bord du lit sommaire, plaça entre ses genoux son bâton de marche, et posa sur lui son menton.

– Ne t’inquiète pas, dit-il doucement. Seule ma tête a besoin d’appui. (…) Pourquoi trancherais-je à votre place, mes amis, demanda-t-il.

La foule, désemparée, se taisant, Guardi Guedj continua :

– Chacun a droit et devoir de juger par lui-même. Mais il faut bien connaître ce que l’on entend juger. Ainsi pour le bouzkachi. Auriez-vous plaisir à me l’entendre conter ?

L’assistance ne sut répondre à Guardi Guedj que par un ample souffle, un soupir véhément, tout imprégnés de gratitude. N’avait-il pas employé la parole magique ? Un conte ! Et fait par lui ! »

Joseph Kessel, Les cavaliers, Gallimard, 1967