Gardi Hutter

Portrait de Gardi Hutter, clownesse, écrit par Ariane Racine

INTRODUCTION

Le contexte de l’entretien. Fin d’été 1999, Arzo, village tessinois au sud des Alpes. Nous sommes au jardin devant la maison aux volets bleus. Mon cahier de notes est posé sur la table en marbre taillée dans ces collines à cheval entre l’Italie et la Suisse. Je suis venue à Arzo faire le portrait de Gardi Hutter parce que c’est une artiste libertaire que j’admire et que je sens qu’elle va parler vrai et fort. La raison intime : avec elle, ici, je vais revisiter mes origines. C’est couru d’avance. Ma grand-mère, Gertrud Ceriani, a passé sa jeunesse dans cette partie du pays, le Tessin. Comme Gardi Hutter, elle venait de Suisse orientale. Elle était fille d’une mère saint-galloise prude et d’un père italien naturalisé suisse, tailleur de pierre, puis dessinateur de dentelles et peintre.

Comme au cirque et pour mieux s’entendre, la rencontre avec Gardi Hutter se déroulera dans les quatre langues qui nous sont communes : le français, l’italien, l’allemand et l’anglais. Précisons enfin que cet entretien a eu pour suite l’article ci-dessous. Il est paru dans le quotidien suisse Le Temps en novembre 1999. Il s’inscrivait dans la série intitulée “Filiations“ qui, de 1998 à 2001, a publié les réponses de personnalités à la question : « Parlez nous de vos parents et de vos grands-parents : qui étaient-ils ? .

Aujourd’hui. Fin de l’été 2011. Gardi Hutter est en tournée avec sa nouvelle création, La Couturière. J’irai voir son spectacle cet hiver. Ce n’est pas rien, la couture, dans la vie de Gardi. J’ai vu des vidéos du spectacle : cela promet. Enfant, je ne supportais pas les clowns: je les trouvais faux, sauf un qui m’avait fait pleurer doucement, jouer et sourire. Avec le temps, je suis retourné au bord de l’arène et dans les salles où jouaient des artistes masqués d’un nez  rouge. J’ai fait un long entretien avec Howard Buten, psychologue et clown. Son clown s’appelle Buffo. Depuis peu, il m’arrive de travailler avec des artistes clowns pour devenir une conteuse présente. Un beau clown, c’est un chercheur de vérités, poète et rusé, dans un corps qui pète la vie.

Ariane Racine, août 2011.

L’ARTICLE PUBLIE EN NOVEMBRE 1999 DANS LE TEMPS:

GARDI HUTTER, FILLE D’IRMA ET D’ERWIN

Pas l’ombre d’un ancêtre comique dans son arbre généalogique. Gardi Hutter a grandi à l’ombre des grises mines. Elle est devenue comédienne, puis clownesse, pour s’affranchir d’une famille d’origine pure et dure établie en Suisse orientale.

En Suisse, à l’époque des carnavals, des femmes se déguisent en “Gardi”. Elles mettent une tignasse de sorcière, des jupons courts et superposés en haillons, un faux-ventre, un nez rouge et des dents de souris. Une “Gardi” est un avatar de tous les personnages créés en 20 ans par Gardi Hutter, une des rares comédiennes comiques du pays. Le personnage est populaire surtout depuis 1991. Cette année-là, à l’occasion d’une assemblée des femmes à la capitale pour les 700 ans de la Confédération et les 20 ans de droit de vote des femmes suisses, tout le pays a pu voir à la télévision une menue “Putzfrau“ «Putzfrau» faisant le ménage au Palais fédéral de Berne en rouspétant d’une grosse voix «Trop de poussière ici ! ». «Ce jour-là, j’ai eu ma “Sternenstunde“, mon heure de gloire ! Comme bouffon de cour, je pouvais enfin réunir les trois domaines qui m’ont toujours passionnée : la politique, le social et le théâtre » commente Gardi Hutter, fraîche comme un camélia sous sa véranda tessinoise.

L’estime de ses compatriotes importe à cette petite-fille de paysans saint-gallois qui a présenté ses spectacles  dans plus de vingt pays du vaste monde. Sur la façade en pierres de sa maison à volets bleus, à Arzo, pendent des haricots verts de glycine. L’entretien débute autour d’une table taillée dans le marbre  de cette colline du Mendrisiotto. Gardi Hutter commence son récit au jardin, blonde dans sa robe à fleurs. Elle  le terminera sur le fauteuil du coiffeur du vieux village, irrésistiblement rousse.

Voici son récit : «Tous mes grands-parents ont vécu dans le village saint-gallois de Kriessern. C’était des paysans regroupés en familles pauvres, nombreuses et très catholiques. Les Dietsche, du côté de ma mère, habitaient à Oberkriessern. Les Hutter vivaient à Unterkriessern. Un seul et même village. Tout droit, tout plat, uniforme. Mais en fait, pour les habitants, ce village avait deux étages. Il contenait deux classes sociales, deux mondes. Vivre dans le “haut” était beaucoup plus honorable, plus chrétien. Les Dietsche étaient des gens bien, des gens mieux.

Fils de sacristain, mon grand-père Matthias Dietsche vivait dans la ferme à droite de l’église avec sa femme, leurs huit enfants et deux valets. Ancien ouvrier des fabriques de dentelles de Goldach, il exigeait une obéissance totale de tous. A table, derrière lui, un fouet ornait le mur, souvenir de l’époque où le travail se faisait avec les chevaux. Mon grand-père avait été un des premiers paysans du village à mécaniser sa ferme, toutefois il n’avait pas oublié comment on manie le fouet. (Gardi Hutter  mime, avec des yeux  soudain refroidis, le geste de l’aïeul qui décroche le fouet sans se lever et qui tient son monde en respect). Il lui arrivait d’utiliser le fouet en plein repas, pour rappeler quelqu’un à l’ordre ou menacer de représailles. C’était le Far West chez les Dietsche ! Plus tard, quand mon oncle a repris la ferme, il a repris la tradition. Il châtiait ses enfants avec le fouet du grand-père. J’allais chez eux en vacances. J’aimais ses filles, mes cousines, et je n’aimais pas cette terreur.  J’aidais aux champs, je gardais les bêtes. Je me souviens des pommes de terre rôties au milieu de la table: chacun se servait dans le plat, avec une cuiller, en silence. Je revois mon grand-père assis à cette table, vieux, grand, dur, taciturne. Il me faisait peur.

Tout en s’occupant de ses huit enfants, ma grand-mère maternelle Dietsche tenait l’épicerie du village. Le savon s’y vendait au poids comme les haricots et l’orge. J’adorais l’aider à peser les marchandises. Katharina  Dietsche née Wider était une large paysanne à chignon serré, en habits sombres. Elle était assez mélancolique. Dans cette famille où chacun travaillait dur sans se parler, elle s’est dévouée pour son dernier fils. Mon plus jeune oncle avait besoin d’elle, il était mongol, trisomique comme on dit aujourd’hui. Il a vécu  pendant cinquante ans, un peu moqué, mais bien intégré et plutôt bien aimé.

Ma mère, Irma, est née en 1923. Elle m’a appelée Irmgard. Je n’ai gardé que mon surnom, Gardi. Sur les photos de sa jeunesse, elle me semble belle, saine, vive. Irma était la plus intelligente de la famille, la préférée de son père et la meilleure des élèves. Elle rêvait de devenir institutrice. Son père n’a pas voulu qu’elle étudie.  Plus tard, oubliant sa déception d’alors, elle dira à tout le monde que son père avait raison. Donc, toute jeune fille, ma mère, Irma, est devenue couturière. En 1946, sur un conseil de son père, elle a épousé Erwin Hutter qui était du même village. Mon père était déjà maître tailleur. C’était un homme qui avait voyagé à travers la Suisse pour apprendre son métier. Une fois mari et femme, ma mère et mon père ont ouvert un petit atelier à Altstaetten. Ils confectionnaient des costumes sur mesure. Avec  de l’argent prêté par Matthias Dietsche, mes parents ont par la suite acheté un magasin de prêt à porter. Ils vendaient des collections, ils faisaient les foires pour leurs achats, ils faisaient des enfants. Leurs quatre enfants sont nés à domicile en l’espace de sept ans. Je suis la troisième, la seule fille. Après ses grossesses, ma mère reprenait toujours le travail au plus vite. Elle était commerçante jusqu’au fond de ses cellules. Souvent, elle prononçait la terrible phrase des Dietsche : « Dem Kind muss man zuerst den Willen brechen ! « . Et c’était sa devise :  briser la volonté de ses enfants. Elle faisait tout pour les faire plier. A commencer par son unique  fille, si têtue et si garçonne, moi. Je devais faire les lits de mes frères. Les garçons avaient le droit d’aller à l’Université, pas moi, car, comme elle disait « payer le lycée à une fille qui va se marier, c’est de l’argent jeté par les fenêtres».

Ma mère m’a envoyée en internat chez les soeurs pour y suivre l’école secondaire. Elle croyait me punir de mon arrogance. Moi, j’y ai découvert le paradis ou presque: le droit de lire autre chose que la bible, le droit d’être considérée comme une personne, le droit de comprendre et de ne pas obéir aveuglément. Bien avant de faire du théâtre, j’ai compris la force du masque: il me suffisait d’observer ma mère. Devant les clients, elle était charmante. A la maison elle était dure. C’était une femme stressée, fière de sa réussite sociale et obsédée par la peur de la faillite. Nous étions une famille aisée, mais l’argent n’était pas dépensé pour se cultiver comme chez mes amies bourgeoises. Pas de livres, pas de sorties, pas de théâtre. Surtout ne pas afficher son succès, jamais.

La religion restait forte dans la famille. Ma mère nous emmenait trois fois par semaine à la messe. Elle nous faisait jeûner.  Elle nous réveillait en pleine nuit pour les processions. En semaine, mes parents n’avaient pas de temps pour nous: on se débrouillait. Quand ils se déplaçaient pour affaires à Zurich, ils nous déposaient le matin au zoo, seuls, et nous y reprenaient le soir. Ma mère ne m’a jamais félicitée de quoi que ce soit. Pendant des années, alors que j’étudiais malgré tout, elle m’a envoyé par la poste des petites annonces découpées dans les journaux. Elle aurait voulu que je sois secrétaire le jour et pourquoi pas clown, mais la nuit.

De l’autre côté de ma famille, les visages sont plus souriants. Les Hutter étaient très noirs de cheveu et de peau, petits, mais beaux, un peu italiens. La famille Hutter vient de Vals, en Valais. Mes grands-parents, Gottlieb et Emma, avaient quatorze enfants. Les jours de fête, leur petite maison était pleine de monde. Mon grand-père était un paysan-apiculteur, calme, tranquille, travailleur. A Noël, il offrait un pot de miel à chaque petit-enfant. Emma Hutter née Luchinger, ma grand-mère, était énergique et attentive. Elle portait des habits aux couleurs vives. Sa voix grattait un peu. Je me souviens de ses biscuits aux noisettes. Deux de mes tantes étaient dans les ordres. Une comme missionnaire. Je me souviens de l’avoir vue un jour déballer des masques de Nouvelle-Zélande chez ces grands-parents.

Erwin Hutter, mon père, est né en 1919. Il vit toujours, à Altstaetten, avec ma mère. C’est un couple très uni, à la retraite, qui travaille sans arrêt dans son jardin. Un beau jardin. Comme jeune homme, pour payer son apprentissage de tailleur et sa formation commerciale du soir, mon père a connu par moments la faim. Passionné de construction, il aurait pu devenir architecte. Au magasin, il restait discret, car son domaine à lui, c’était d’organiser  l’entreprise, pas le contact avec la clientèle si cher à ma mère. Il me semblait déguisé dans ses complets. Il était visiblement plus à l’aise dans ses habits de bricoleur du dimanche. Il travaillait comme on médite, calme, méthodique, content de soi. C’est lui qui a introduit la pratique révolutionnaire des vacances d’été en famille. Le magasin de mes parents fut le premier commerce de la ville à fermer pour cause de vacances. Nous sommes partis en famille au sud, chaque été, pour un repos bien mérité. J’aurais aimé que mon père si modéré me défende contre ma mère. Mais il évitait de lui résister et il la laissait partir dans ses excès d’autoritarisme sans lui tendre de miroir. Il trouvait normal que le dimanche, à la messe, je doive porter des habits de la dernière mode pour la montrer aux gens .

Dès 18 ans, je n’ai plus mis que des habits “second hand”. Avec mes parents, c’était la guerre totale. Je suis partie à Paris à 19 ans. Mon rire est né de l’opposition à mon milieu si cru, si violent, si convenable. Dans mes spectacles, la lourdeur de mes racines paysannes est présente. Avec, par-dessus, le goût des récits et les couleurs du sud qui m’ont réchauffé le coeur. J’ai grandi dans la lune, en terre froide. Cela m’a donné envie de soleil.»

Brève bio
1953: naissance à Altstaetten.
1968: lycée commercial à Saint-Gall et engagement politique très à gauche.
1972-1973: travail social  en région parisienne, à Créteil.
1977: diplôme de l’Académie de théâtre de Zurich.
Dès 1978: théâtre à Rome, puis à Milan.
1981: première tournée du spectacle Jeanne d’Arpo.
1984: mariage avec Ferruccio Cainero.
1985: installation à Arzo au Tessin. Naissance de son fils Juri.
1989: naissance de sa fille Neda.
1990: Anneau Reinhart, haute distinction du Théâtre suisse.
1991 : bouffone de cour et femme de ménage au Palais fédéral, siège du gouvernement suisse à Berne.
1992: divorce.
1997: premier livre pour enfants illustré par Catherine Louis, Ma mère est une sorcière (Ed.Nord-Sud).
1998: spectacle Risate notturne avec son comparse Ueli Bichsel.
1999: préparation d’une tournée avec un grand cirque européen.