Howard Buten

Portrait de Howard Buten, Clown Buffo, écrit par Ariane Racine

INTRODUCTION

Le contexte de l’entretien. Un samedi de printemps, le 8 mai, à Lausanne. Midi sonne tout près du centre protestant d’Ouchy, dans ce quartier d’hôtels, de résidences et de musées. Un écrivain-psychologue-clown et une journaliste ont rendez-vous. Il sera le clown BUFFO dans l’après-midi sur une scène à deux pas de là, elle écrira une page pour les pages Société de son quotidien dans les jours suivants. Ils ne se sont jamais rencontrés, elle a demandé à le voir. Tous deux sont très fatigués, un peu sur les nerfs, mais désireux d’honorer cette rencontre qu’ils trouvent importante. Elle aime les clowns, mais ne le sait pas encore. Il n’aime pas trop les journalistes et le sait déjà. Deux timides qui se rencontrent sont à la fois intimidants et intimidés. Ces deux-là vont manger dans une cave sombre transformée en restaurant cossu. Un repas lent sur nappe blanche aux frais du journal.

Dans ma mémoire, cette grotte est déserte, si ce n’est qu’un maître d’hôtel va et virevolte à l’italienne. Il est un peu contrarié par notre indifférence à son élégance. Je me souviens surtout de mon attention intense pour capter tous les mots et gestes d’Howard Buten, cet homme ovni qui parlait des siens et me délivrait son message, étonné, voire agacé, si je lui demandais un éclaircissement, un complément ou le sens d’un mot. Sans ciller, il braquait son regard comme un projecteur sur sa constellation familiale et en éclairait les étoiles plus ou moins brillantes en les commentant brièvement. La voix restait neutre, les détails donnés sonnaient juste. « Howard Buten parle comme si je n’étais pas là, mais si je n’étais pas là, il ne parlerait pas ». J’ai dû me répéter cette phrase pendant tout l’entretien, à deux doigts de perdre patience ou confiance. J’avais l’impression de rester poliment sur le seuil d’un bureau toujours ouvert comme en Amérique, attendant pour vraiment entrer un cordial “Hi, come in ! “ qui n’est jamais venu. Pourtant un échange a bel et bien eu lieu.

Aujourd’hui. J’ai l’âge qu’avait Howard Buten quand nous nous sommes rencontrés. En janvier de cette année 2011, « 35 ans après la création de BUFFO aux Etats-Unis et plus de 2500 représentations » comme dit son agent Pierre-Yves Maby, il a choisi de faire « un break » pour se consacrer à son travail avec les enfants autistes à Saint-Denis au nord de Paris. BUFFO, le retour, c’est pour quand ?

Pour en savoir plus : www.buffo-buten.com

Ariane Racine, novembre 2011.

L’ARTICLE PARU DANS LE TEMPS EN 1999:

HOWARD BUTEN, CLOWN, ECRIVAIN ET PSY, FILS DE DOROTHY ET BEN

Homme volontaire et discret hors scène, il a gardé son menton d’enfant. Comme clown, il a fait pleurer les foules en berçant un violon minuscule. Sans ciller, dans une cave d’hôtel lausannois transformée en restaurant, Howard Buten braque un regard perçant sur sa jeunesse à Détroit, dans le Michigan. A 49 ans, il veut bien parler des siens, les Buten et les Fleischer. Il va commencer par le côté paternel, avec une anecdote. C’est arrivé à son grand-père Joseph lors de son débarquement sur le sol américain, à Ellis Island, après la traversée de l’Atlantique. Le dialogue n’a pas été enregistré par un magnétophone, mais par la mémoire d’un migrant ne parlant pas encore anglais:

Le fonctionnaire américain:

– Quel est votre nom?

Le jeune homme de Lituanie :

– Buten.

Le fonctionnaire :

– D’où venez-vous?

Le jeune homme :

– Buten.

Le fonctionnaire :

Mais non, imbécile. Ils ne comprennent rien, ces gens-là ! Bon, allez, je mets Butenski. Prénom ?

Le jeune homme :

– Joseph.

Le fonctionnaire :

Ben voilà ! Joseph Butenski. Au suivant!

 

C’est ainsi que Joseph Buten de Buten est devenu Joseph Butenski. A Ellis Island, ce genre de quiproquos était, on s’en doute, monnaie courante. Qui se souciait de comprendre que dans les shtetels – enclaves juives – de Lituanie et d’ailleurs, les personnes indiquaient le nom de leur village en guise de patronyme ? Bien des noms de famille ont été bricolés par des gratte-papier sans égards ni reproches pour des migrants qui ne pensaient qu’à franchir enfin cette porte d’entrée vers le rêve américain, quitte à y laisser des lambeaux d’identité. Pour effacer le fameux faux –ski , le premier des enfants de Joseph nés sur sol américain, Ben Butenski, se battra avec opiniâtreté. Et finira par triompher.

Howard Buten est un des fils de ce Ben Butenski, avocat pugnace établi à Detroit. De nature profondément pacifique, Howard ne comprenait pas l’éternel combat de son paternel. C’est au théâtre, un soir de ses 16 ans, qu’il a trouvé son héros : Don Quichotte. Le fabuleux perdant lui est apparu dans une comédie musicale qui l’a bouleversé. Par la suite, ses études de psychologie aidant, il s’est souvent demandé si c’était le personnage de Don Quichotte qui l’avait séduit ou le projet de jour un tel rôle en public. En devenant à la fois le clown Buffo, un romancier de talent et un psy «dévoué pour les inadaptés du monde», en particulier pour les enfants autistes, il a trouvé un sens à sa quête.

Et la Lituanie, le pays de ses quatre grands-parents? « Je n’y ai jamais mis les pieds. Un jour, j’aimerais m’y rendre par la mer, à la voile», confie l’Américain de Paris qui fêtera en juillet 2000 ses 50 ans. Le plan du voyage est déjà esquissé. Ce sera un été, au départ de Stockholm. Un de ses copains rénove des bateaux là-bas, en Suède. Ils traverseront la Baltique pour «retrouver Buten ou ce qu’il reste du shtetel».

Revenons à la question rituelle de la série FILIATIONS :

Howard Buten, qui étaient vos parents et vos grands-parents ?

«Chez les Butenski, il règnait un climat de méfiance. Par exemple, quand mes grands-parents paternels apportaient à la maison un sac d’oranges, à l’époque c’était des fruits précieux, les enfants se précipitaient. Chacun prenait un fruit et repartait le cacher pour que personne ne le lui prenne. C’était un trait de survie égocentrique appris de leur mère, ma tyrannique grand-mère Celia.

 

Pour revenir à mon grand-père Joseph que je n’ai pas connu, il est devenu chiffonnier à Detroit. Né dans les années 1880, il était arrivé de Lituanie avec Celia et leurs quatre enfants. J’ai vu une seule photo de lui : debout, tout seul, à côté d’un camion. Je l’imagine silencieux, très travailleur et peu autoritaire à la maison. Il était chauve comme moi, alors que mes parents qui sont très âgés aujourd’hui ont encore beaucoup de cheveux.

 

La vraie cheffe de la famille, c’était Celia. Elle a vécu jusqu’au début des années soixante dans un duplex qu’elle partageait avec une de mes tantes et son mari. Une maison en briques jaunes, avec une véranda. Celia Butenski ne parlait pas un mot d’anglais et dirigeait tout le monde en yiddish. J’ai parfois dû me mettre sur ses genoux, mais je la trouvais méchante. Comme enfant, je ne comprenais qu’elle ne puisse pas comprendre que je ne comprenais pas le yiddish ! Cette femme se fâchait régulièrement avec ses enfants. Elle pouvait ne pas leur adresser la parole pendant des mois. Mon père, mes oncles, mes tantes sont restés comme ça. Dans la famille, on ne crie jamais, on boude. Surtout sans dire pourquoi. A l’autre de deviner.

 

Aujourd’hui j’adore mon père, Ben Buten. Pendant ma jeunesse, je le supportais mal et je ne connaissais pas le drame qui avait rendu cet homme amer. En fait son frère Jack, de 7 ans son aîné, était un voyou. Il travaillait comme chauffeur pour le Purple Gang, entre Chicago et Detroit. Un jour, Jack a été arrêté et accusé de meurtre. Mais il n’avait pas tué. Son petit frère, mon père, a voulu le défendre. Pour cela, il est devenu assistant chez l’avocat de Jack et il a fait des études de droit. Mais mon oncle avait servi de pigeon a trop de monde et mon père n’a pu le sortir de prison. Jack est resté en taule pendant 26 ans, de 1931 à 1957. J’appris tout cela de mon père, plus tard, à 25 ans. Cela nous a rapprochés. J’ai compris pourquoi j’étais devenu un petit chevalier blanc, droit et juste qui ne supportait pas que son père lui dise : « La vie est dure, ne te laisse pas faire. Les gentils finissent toujours les derniers! ». Après les confidences de mon père, je me suis lancé dans une recherche historique sur le Purple Gang et l’affaire de mon oncle Jack. Mon article est paru alors dans un grand quotidien de Detroit.

 

J’en ai longtemps voulu à mon père pour son côté tendu, stricte et ses humeurs lunatiques. De petite taille, il souffrait d’un complexe napoléonique. Il lui arrivait de se montrer bon vivant, extravaguant. Par exemple, il lui arrivait d’inviter tout un orchestre de cabaret à la maison. Avec ma mère, quand ils étaient jeunes – il est né en 1915, elle en 1917 -, ils allaient souvent en boîte. Ils ont gagné des trophées dans des concours de cha-cha-cha. Pendant la guerre, mon père a fait le Débarquement et il a traversé la France. A la maison, nous avions des photos de lui en soldat et sa médaille de blessé de guerre en forme de coeur couleur pourpre.

 

A 30 ans, mon père s’était lancé dans la construction, comme entrepreneur et conseiller juridique. Il refusait de payer des pots de vin pour obtenir des chantiers. Je m’en suis rendu compte plus tard : ses copains étaient devenus milliardaires et lui pas. Il construisait des lotissements pour les ouvriers des usines de voitures de Detroit. Il y a là-bas une rue Jeffrey et une rue Howard, du nom de ses fils. Mon père n’a jamais approuvé mes choix. Il pensait que je ne m’en tirerais pas en devenant écrivain et artiste de scène. Il a fallu qu’un jour je lui dise combien j’avais gagné dans l’année ( c’était plus que ses gains à lui ) pour qu’il change d’opinion.

 

Du côté de ma mère, c’est aussi une famille juive de Lituanie. Mais ils sont si différents ! Les Fleischer voient toujours la vie en rose. Ils sont la gentillesse même. Ils ont un petit langage mignon, parlent plus anglais que yiddish, mangent ensemble, organisent des spectacles et des fêtes.

 

Tous ceux qui l’ont connue jurent que ma grand-mère maternelle, Frieda Fleischer, était un ange rigolo au grand cœur. Et une cuisinière dont les recettes sont toujours en usage. J’ai longtemps pensé que, comme dans les films d’Orson Welles, cette sainte avait forcément un côté caché. Je trouvais louche toute cette bonne humeur du côté Fleischer. En fait, avec le temps, je dois bien admettre qu’ils sont comme ça. C’était finalement une bonne manière de survivre quand on débarque en Amérique. De mes quatre grands-parents, c’est de Frieda que je me sens le plus proche: mes deux maisons, à Paris et à New York, sont ouvertes aux copains. Quand tous les lits sont pris, il m’arrive de dormir à l’hôtel.

 

A la fin de sa vie, mon grand-père maternel, Samuel Fleischer,  habitait une maison de retraite. J’étais alors un jeune conducteur. C’est avec moi, quel grand honneur, que mon grand-père se sentait le plus en confiance sur la route. J’allais donc le chercher pour les fêtes de famille. Toujours content, il me parlait avec un accent slave, d’une voix douce et grinçante. Il avait autrefois travaillé dans un grand magasin, au rayon confection Hommes.

 

Jusqu’à peu, il restait quatre filles Fleischer dont ma mère Dorothy. Toujours joyeuses et parlant beaucoup, elles me faisaient penser au film Les quatre filles du docteur March. Elles partageaient leurs souvenirs dont leur succès précoce au musi hall. Enfant, ma mère dansait et chantait accompagnée au piano par sa soeur Marion. Puis, quoique tout jeunes encore, les Soeurs Fleischer ( comme disaient les affiches ) se sont produites dans les cabarets de Detroit. Leur frère, mon oncle Leslie, les accompagnait. Il veillait sur elles pour qu’elles puissent faire leurs soirées tout en dormant assez pour arriver à l’heure à l’école. Mais quand Dorothy a eu 16 ans, ma grand-mère a dit: «Stop! Ce hobby n’est pas convenable pour une jeune fille juive !». Ma mère n’a pas gardé de regrets, juste des souvenirs émus. Elle m’a appris des numéros de claquettes. Elle chantait souvent à la maison. C’est resté une grande coquette. Quand, à soixante ans, elle s’est cassé le nez dans un escalier, elle en a profité pour se le refaire tout petit joli. Ma mère est restée une vedette aux yeux bleus, chic fille et bonne joueuse. Quoique sans diplôme, elle a facilement trouvé vers cinquante ans un premier job dans un cabinet médical. Elle a travaillé à Detroit, puis à Miami, bien au-delà de l’âge de la retraite.

 

Mes parents sont mariés depuis plus de cinquante ans. Selon le folklore familial, mon père a vraiment flashé sur ma mère et lui a fait sa cour en bonne forme. Mais le soir du mariage, Dorothy est retournée chez sa mère. Elle a dit que Ben s’était montré grossier. Ma grand-mère Frieda a répondu: « Rentre chez toi et sois une bonne épouse! ».

Brève bio (état de 1999)

1950 : naissance à Detroit.
Dès 1958: violon, dessin, magie, trompette, batterie, guitare, banjo, peinture.
1968: études de chinois.
1970: école de cirque.
1972: lecture de l’autobiographie du clown GROCK.
1973: naissance de son clown BUFFO et début de sa carrière internationale.
Dès 1974: travail avec les enfants autistes.
1975: parution du roman «Quand j’avais 5 ans, je m’ai tué»
Depuis 1982: vit entre la France et les États-Unis.
1986: doctorat en psychologie.
1994: sixième roman, «C’était mieux avant».
1998: première comédie musicale «Quand tu descendras du ciel».