Carrière (II)

A la lueur d’une lanterne ou les contes vus par Jean-Claude Carrière 

« Pareilles à des vers de terre qui, dit-on, fécondent la terre qu’ils traversent aveuglément, les histoires passent de bouches à oreilles et disent ce que rien d’autre ne peut dire. Il s’agit d’un besoin ancien, que rien jusqu’à maintenant n’a pu détruire. Certaines de ces histoires tournent et s’enroulent à l’intérieur d’un même peuple, soit qu’elles lui parlent de lui, soit qu’elles n’aient jamais eu la force, ou la chance, de s’en aller, de gagner du terrain. D’autres, comme faites d’une matière subtile, percent les murailles invisibles qui nous séparent les uns des autres, ignorent le temps et l’espace, et simplement se perpétuent.

Ainsi, dans une entrée clownesque bien connue, un auguste semble chercher quelque chose dans un rond de lumière, sur le sol. Entre le clown blanc, son partenaire – toujours élégant, supérieur – qui lui demande :

–       Tu as perdu quelque chose ?
–       Oui.
–       Qu’est-ce que tu as perdu ?
–       J’ai perdu mes clés.
–       Tu as perdu tes clés ?
–       Oui.
–       Tu les as perdues ici ?
–       Non.

Le clown blanc, agacé, prend un moment de réflexion avant de dire :
–       Mais alors, si tu les as perdues ailleurs, pourquoi tu les cherches ici ?

Et l’auguste répond :
–       Parce qu’ici il y a de la lumière.

Ce dialogue, presque mot pour mot, se trouve dans de très anciens recueils persans et arabes, dès le dixième siècle. Il se passe à l’origine dans une rue, à la lueur d’une lanterne. L’histoire a cheminé de place en place à travers nos mémoires, comme un grand nombre de nos secrets. »

Jean-Claude Carrière, Raconter une histoire, La fémis, 1992.