Maurice Béjart, chorégraphe

Portrait de Maurice Béjart, chorégraphe, fils de Germaine et de Gaston, écrit par Ariane Racine

Une ville, Marseille. Des ancêtres qui font rêver : les uns arrivés d’Afrique, les autres d’Espagne ou d’ailleurs, partis de qui sait où, vêtus de leurs légendes. Un père toujours devant. Une mère éphémère que son unique fils, Maurice, a élevée au rang de figure mythique.

A Lausanne, la rue du Presbytère commence sous un cèdre géant et grimpe jusqu’à des jardinets avec cabanons. Tout à côté s’étend une longue baraque bleue bâtie à la fin, si proche, du XX ème siècle. C’est aujourd’hui la maison tribale du peuple dansant de Maurice Béjart. Le chorégraphe qui vit et crée en Suisse depuis 1987 y prépare un printemps 2001 éblouissant. Lumière évoquera deux géants de la chanson, Barbara et Brel. Maurice Béjart les nomme sa sœur et son frère tant il les a aimés. Elle, l’éternelle femme en noir. Lui, l’homme qui chanta La Lumière.

La nouvelle œuvre au répertoire du Béjart Ballet Lausanne, le BBL, verra le jour en plein air, au début de l’été prochain, sur le site gallo-romain des théâtres de Fourvières, à Lyon.

Avant le juin lyonnais ,il y aura un mai lausannois avec avant-première. En mai, le BBL va danser dix-sept soirs sous les feux de la Salle Odyssée de Lausanne-Malley. Seront revisités le légendaire Boléro, Le Presbytère…! et La route de la soie. Lors des deux dernières représentations, Béjart sera sur scène pour dévoiler quelques pans de Lumière. Comme il aime le faire, il commentera en direct des fragments de l’œuvre naissante baptisés Esquisse pour une création. Kabbaliste atypique, le magicien de 74 ans tient partager ses créations en chantier avec son vaste public.

Né Maurice Berger, il n’a jamais caché que Béjart était un pseudo, un golem, un nom volé à la femme de Molière, un de ses maîtres. 2001 sera aussi une année de livres sur et par Béjart. En Italie sort un ouvrage d’Elisa Vaccarino (chez Costa et Nolan) et en Suisse René Zahnd publie des entretiens (Bibliothèque des Arts). Enfin, Maurice Béjart signe un très attendu Lettres à un jeune danseur chez Actes Sud.

C’est dans son bureau du Presbytère que Maurice Béjart m’a reçue. Il portait au petit doigt de sa main gauche sa fine bague en or comme toujours. En cours d’entretien, il m’a dit que ce bijou le relie à sa mère. A un moment donné, pour se rafraîchir la mémoire au milieu de tous les souvenirs d’enfance tourbillonnants, il a retirée la bague vivement, sans effort et il me l’a tendue pour que je lui lise le texte gravé à l’intérieur. Oh, ce n’était pas long comme texte. Simplement deux prénoms qui se suivaient en lettres élégantes,bien partis pour l’éternité: Gaston et Germaine. Avec une date, 1920. Maurice Béjart porte à l’auriculaire la bague de mariage de sa mère. Voici son récit suite à la question rituelle de cette série du Temps : « Maurice Béjart, parlez-nous de vos deux parents et de vos quatre grands-parents » :

«Je suis né sept ans après le mariage de mes parents, en 1927. Avant de fonder une famille, mon père, Gaston Berger, voulait sortir de sa condition d’ouvrier. Jusque-là, il n’avait eu ni le temps, ni les moyens d’étudier. A 18 ans, en 1914, il s’était porté volontaire et avait fait la guerre. C’est donc à 25 ans qu’il a passé son bac. Puis, il a fait ses études de philosophie avant de fonder la Société de Philosophie du Sud-Est. Il était devenu philosophe, mais pendant toute mon enfance, il a travaillé dans une usine d’engrais, à deux pas de chez nous, rue Ferrari, à Marseille. Il allait vendre des engrais en campagne, dans sa camionnette.

Après la seconde guerre mondiale – il a été un chef de la Résistance -, mon père a commencé sa carrière universitaire à Aix avant d’être nommé directeur général de l’enseignement supérieur, à Paris. Après la mort de ma mère, mon père s’est remarié avec Paulette, la jeune fille qui s’occupait de moi quand j’avais deux ans. Paulette est devenue mon meilleur copain. Elle n’était maternelle ni avec moi, ni avec ses fils, mes petits frères Alain et Philippe. Pourquoi je ne dis pas « amie »? Parce qu’elle était pour moi comme un camarade à qui on confie ses secrets. Sans faire travelo, elle avait un côté viril. Cette femme adorait mon père. Il est mort subitement, en 1960, en pleine santé, très en forme. Je ne m’y attendais pas, lui oui. Un accident de voiture. Sa secrétaire conduisait, lui dormait, fatigué par une tournée de conférences. Peut-être n’a-t-il pas eu mal ou peur. Je n’ai pas voulu aller à la morgue, mais ceux qui y sont allés m’ont dit qu’il souriait. Après le drame, j’ai couché dans sa chambre. J’y ai trouvé, posé là, un livre chinois avec un marque-page. Je l’ai ouvert et j’ai lu: «La mort viendra bientôt par les ravins».

»Il y a trois ans, j’étais au Sénégal pour inaugurer l’Université Gaston Berger. Ainsi, un siècle après la naissance de mon père à Saint-Louis du Sénégal, une institution africaine porte son nom…(sourire songeur). Qui était mon père? Un homme monstrueusement doué. Il savait tout faire: chanter et jouer, skier et nager, cuisiner, fabriquer nos jouets, écrire des textes sur la mystique ou sur la chimie des parfums, jouer de la guitare hawaïenne, parler chinois. De plus, il dessinait. «Gaston, tiens, fais mon portrait!» lui disait un ami. Et le résultat était, bien sûr, très bon. Parfois, tant de facilité m’humiliait. La danse est le seul art où je ne l’ai pas vu triompher! Aussi loin que vont mes souvenirs, je voulais être acteur, chanteur d’opéra, musicien. Plus tard, j’ai compris que la danse était le seul domaine laissé libre par mon père. Sa réaction face à mon choix? Disons que dans cette famille ouverte d’esprit, personne ne s’est opposé. On n’était pas dans Billy Eliott! Mais mon père m’a dit: «Tu veux être danseur. Je te demande de le faire bien! Et je ne t’aiderai pas. Débrouille-toi!». Si j’avais fait professeur comme lui, il m’aurait piloté, financé. Mais là, il voulait que j’aie la vie dure et Dieu sait que je l’ai eue!

» Mon grand-père paternel, Etienne Michel Félix Berger, était un mulâtre. Il était né d’un militaire français et d’une Sénégalaise de culture portugaise, Fatou Diagne. Voilà l’origine de mon ascendance africaine. Quand mon père riait, quand il chantait, son côté africain était évident. Mais mon père parlait peu de son père. Je sais que les deux hommes se sont revus, une ou deux fois, sans être fâchés, ni ravis. Mon grand-père, qui s’était remarié avec une Catalane, a encore eu deux enfants. Il n’est pas venu pas au mariage de mes parents

»Amélie, ma grand-mère paternelle, vivait à trois minutes de chez nous, dans une pièce avec cuisine. Un rideau séparait son lit de la table. Elle se lavait dans un tube. Nous mangions chez elle le lundi: c’était petit, mais c’était tout un univers! Bonne, douce, elle a été une grand-mère très magique, surtout après la mort de ma mère. Elle avait reporté tout son amour sur son fils unique et ses petits-enfants, ma sœur Claude et moi. Elle avait un côté sacrificiel. Sans métier ni ressources, elle dépendait de nous. Amélie était née à Nantes dans une famille de petits employés des postes, des Rousseau. Jeune, elle avait suivi ses parents en Indochine. Elle avait un côté Marguerite Duras, pas breton. Elle avait gardé la folie des voyages. A Marseille, elle se sentait en escale d’un voyage qui, comme toujours, allait finir par la mort. Elle nous racontait ses souvenirs. Elle nous menait tous les jeudis à la gare voir les trains et jouer sur les quais. Je n’ai jamais compris comment elle était arrivée au Sénégal pour épouser un militaire mulâtre. Elle ne parlait pas de cet homme dont elle avait divorcé. Mais elle évoquait l’Afrique. En France, elle et son fils, avaient vécu misérablement, toujours en migrateurs, avant que mon père ne s’engage comme soldat.

»L’autre grand-mère était brocanteuse. Elle avait réussi en affaires, ouvrant une, puis deux et même trois magasins. Son appartement se trouvait pas loin de chez nous, au-dessus d’une des boutiques. Le Marseille de mon enfance est ainsi: mes deux grand-mères, mon école, la maison, l’usine de mon père, mon oncle Jean, tout tenait dans un périmètre où je me déplaçais à pied. Cette grand-mère-là s’appelait Eugénie, mais nous lui disions «Mamie». C’était une enfant trouvée. Elle a parfois prétendu être kurde… Qui sait? Après l’orphelinat, elle était passée dans une famille qui la faisait travailler dans un magasin où, à six ans, elle devait tuer lapins et poulets. Petite de taille, Mamie dégageait une impression de force et de grandeur. Elle travaillait dur et dirigeait son clan à la sicilienne. Qui manquait à son repas du dimanche était excommunié. C’est de ces repas de famille interminables que date mon horreur des dîners officiels: j’aime manger vite, au coin d’une table. Le dimanche, au printemps, et pendant un mois, chaque été, nous allions au vert, dans la petite maison de Mamie à Carry-le-Rouet, un village proche. C’est là, entre la cave et le jardin, que j’ai eu ma première troupe, La bande des quatre», soit mes deux cousins, ma sœur et moi.

» Mon grand-père Henri Cappeilleres était de la petite bourgeoisie marseillaise. Son nom est d’origine catalane. Ses parents s’étaient opposés à son mariage avec cette Eugénie venue de Dieu sait où. « Si tu avais écouté tes parents, tu n’aurais pas eu cette belle vie! », lui disait ma grand-mère. Ce couple s’adorait, elle active, lui passif. Mon grand-père était ravi de vivre aux crochets de cette femme d’action et elle était heureuse de le choyer. Il se levait tard, partait faire un tour au port pour voir ses amis. Il revenait manger le repas préparé par sa femme qui courrait toute la journée. Après la sieste, par beau temps, il sortait pêcher avec sa barque. Ou alors, il nous emmenait au cinéma. La force de mon grand-père était de se laisser aimer.

» Une de mes tantes qui a 95 ans me dit toujours: « Ta mère était une sainte!». Ma mère s’appelait Germaine. Elle aurait 103 ans. Sa maladie, une leucémie, c’était déclarée peu après la naissance de ma sœur Claude. Ma mère est morte trois ans plus tard. J’avais sept ans. J’ai vraiment souffert. Mon père m’a beaucoup parlé d’elle. Sur les photos, elle est belle et élégante comme Greta Garbo. Depuis sa mort, je l’ai recherchée, je l’ai reconstruite, j’en ai fait un mythe. Elle apparaît dans mon Casse-Noisette. Elle avait un charme fou, une féminité sublime, un côté diva. J’ai peu de souvenirs d’elle, mis à part mes visions. Mais je l’entends encore engueuler son frère aîné, Jean, l’aviateur, au téléphone. «Tu profites de ce que je suis malade pour emmener le petit voler! Tu es complètement fou!». Et c’était vrai: mon oncle m’avait fait monter sur un avion. Avec des camarades, ils m’avaient attaché. Et après, nous avions volé, la tête à l’air. Ma mère avait un autre frère, son jumeau, Ferréol. Lui aussi, de santé fragile, est mort jeune. Ma mère était une grande malade, mais elle avait des rémissions. Entre deux séjours en clinique -on me disait «Elle part en vacances»-, elle allait à la plage. Elle avait aussi une folie pour les bals populaires, les balletti. Elle adorait danser avec mon père. Elle voulait vivre.»

ETAPES

1927: naissance à Marseille.
1934: mort de Germaine Berger, sa mère.
1949: en Suède, avec le Ballet Cullberg.
1959: création du ballet Le Sacre du Printemps
1960: naissance du Ballet du XXème siècle. Mort de Gaston Berger, son père.
1961: année de rencontres avec Wieland Wagner, Dalì, Maria Casarès, Pierre Boulez.
1966: voyage au Japon.
1970: ouverture de l’école de danse Mudra à Bruxelles.
1977: inauguration de l’école Mudra de Dakar, au Sénégal.
1979: parution Un instant dans la vie d’autrui, mémoires.
1987: création du Béjart Ballet Lausanne (BBL).
1992: l’école-atelier Rudra s’ouvre à Lausanne.
2000: tournée brésilienne.
2001: création de Lumière. Tournées au Canada et en Espagne.