Peau de triton : commentaire

« Cette image est fabuleuse. On dirait une nouvelle constellation de l’univers. On dirait une tenue de toile archifine comme dans les contes. On dirait une combinaison en résine aux pouvoirs mystérieux. C’est juste une vieille peau, une peau de triton. Elle flottait dans l’eau d’une gouille, quelque part en Suisse. Un homme l’a saisie sans la toucher, sans risquer de la déchirer. Noir sur blanc, blanc sur noir : une image est née.

LE PHOTOGRAPHE :
L’homme qui a photographié à la surface d’un point d’eau cette merveilleuse vieille peau s’appelle Gilbert Hayoz. Je le connais. C’est un photographe. Il vit de l’autre côté du lac. Son coup d’œil, combiné avec ses appareils optiques, m’a  déjà révélé d’autres beautés naturelles minuscules :

  • les lichens, ces algues-champignons arcs en ciel qui écrivent des cartes sur les rochers et les troncs,
  • les pistils et les étamines des fleurs qui s’ouvrent au printemps au sommet des grands arbres de la forêt, à dix, vingt, trente mètres de haut, loin des regards humains, pour les insectes et les oiseaux ,
  • le monde noir et feu de l’épiderme d’un corps de salamandre.

Biologiste, Gilbert Hayoz est aussi éleveur de coccinelles, pédagogue et voyageur vers des îles à l’ouest du  Canada où trottent les plus grands ours du monde.

LA BETE :
Ce printemps comme depuis la nuit des temps, les tritons s’extraient de la terre des forêts et des champs où ils ont hiberné en profondeur. Peut-être ressemblent-elles à nos ancêtres, ces créatures capable de respirer sous terre, sur terre et dans l’eau où elles naissent, s’aiment et cachent leurs œufs en les collant aux revers des algues ?

Les tritons quittent l’hiver amaigris, en tenue terreuse et terne, un camouflage utile pour franchir les routes et les sentiers jusqu’à l’eau. Avec leur instinct de bête sauvage, à l’odorat surtout, ils gagnent de nuit les mares, les gouilles, les marais.  Quand une vibration les alerte, quand une lumière les éblouit, les tritons s’immobilisent. Ils se métamorphosent en molles brindilles pour passer inaperçus. Parfois cela les sauve, mais la plupart du temps, ils meurent mangés ou écrasés. Ils ont la force du nombre tant qu’il y aura des points d’eau vivables pour les accueillir et des mains avec des seaux pour les aider à traverser les routes.

Bientôt, au milieu de leurs parades aquatiques, tritonnes et tritons quitteront leurs vieilles peaux pour apparaître dans leur splendeur, parmi les grenouilles et les crapauds, comme eux en mal d’amour. Un triton au printemps, c’est (selon l’espèce) du bleu, de l’orange, du turquoise, du jaune, du noir luisant et cette crête sombre qui se dresse de la tête à la queue. Un triton, c’est un véritable dragon.

LE NOM TRITON :
Triton était le fils du dieu  Neptune et de la déesse Amphitrite. Il a donné naissance aux tritons, ces hommes de la mer qui jouent dans les vagues en chevauchant les dauphins et les sirènes.

Les humains ont donné le nom  de cette créature mâle à un groupe d’urodèles, les amphibiens munis de longues queues à l’âge adulte comme les salamandres. Triton, c’est aussi :

  • une fontaine à Rome
  • un satellite de Neptune
  • un nom de famille
  • un haut-lieu du jazz aux Lilas à Paris
  • une baie en Papouasie
  • un intervalle en musique
  • une île en Mer de Chine
  • un hôtel de charme à San Francisco
  • un kayak russe
  • une frégate danoise
  • un pickup japonais
  • une revue mexicaine de plongée
  • un groupe médias versé dans les ondes
  • une rivière en Grèce

CONCLUSION :
Les tritons nous ont précédés sur cette planète. Ils sont toujours parmi nous, fragiles et solides à la fois, comme nous. Longue vie aux tritons. »

Ariane Racine, mars 2013.