Rencontre avec Claude Thébert

Portrait de Claude Thébert, Comédien, écrit par Ariane Racine

Contexte de l’entretien du 24 septembre 2001

Nous avons rendez-vous dans un recoin discret d’un lieu qui ne l’est pas, l’Hôtel des Bergues à Genève. J’ai proposé à Claude Thébert un palace pour notre rencontre entre comédien et journaliste. Cela l’a amusé comme un pied de nez aux symboles du pouvoir, cela l’a fait sourire au téléphone, il s’est laissé faire.

Nous voilà installés sur des sièges profonds du grand hall, nous avons tout le temps. Je suis heureuse d’être avec celui qui incarne pour moi et depuis toujours le Théâtre.

Quand j’étais enfant, le Théâtre populaire romand allait par les villes et les villages de Suisse, faisait escale dans les lieux publics. Un jour, la troupe a débarqué dans la salle de gymnastique de mon école. Il leur a suffi de vider leur camion pour rendre notre détestable caserne du sport méconnaissable. Nous étions accueillis comme des princes et des princesses par des personnages en costume tout sourire, joueurs et farceurs. Et puis, le spectacle : une fête étourdissante avec des chansons, des belles phrases pleines d’esprit, des courses poursuites parlées dans le public, des étoffes qui avaient l’air riches sous les lumières. A la fin, il était permis de tout parcourir, la scène et les coulisses, et de mesurer la part d’artifice et de feu sacré.

L’homme qui se tenait à la porte de ce monde, qui souhaitait la bienvenue sur le seuil, jamais je ne l’oublierai : il avait ma taille d’enfant, le visage comme un masque de joie, la voix tantôt tendre, tantôt mordante. Quelques spectacles plus tard, j’allais retenir son nom : Claude Thébert.

Un quart de siècle plus tard, je lui donnerais rendez-vous dans un palace et il me parlerait, à moi la journaliste des verts sombres de la forêt des Vosges, des champs pentus, tout de travers, de son père, revenant de guerre, de toutes les femmes du début de sa vie. Avec pudeur, avec finesse, avec force. Il m’a dit alors qu’il avait hésité à se prêter au jeu proposé à travers moi par le grand quotidien suisse Le Temps. Pourquoi raconter à tous les lecteurs d’où on vient et quels étaient vos parents, vos grands-parents ? Claude Thébert l’a fait, parce qu’il voulait donner une voix à celles et ceux qui ont dit si peu de leurs vies. Comme un fils, comme un petit-fils qui décide qu’il parlera au nom de tous les siens, pour révéler d’utiles non-dits qui ont pesé sur ces destins tout tracés entre terre et usine. Il a parlé avec beaucoup de beauté de celles et ceux qu’il surnomme les «rampants», parce qu’ils ont obéi.  Ariane Racine, juin 2013

LE THEATRE DU SENTIER A VINGT ANS

En 1993 Claude Thébert crée avec Anne-Marie Delbart et Gilles Lambert le Théâtre du Sentier pour donner à entendre les textes des écrivains contemporains. Il s’agit d’un théâtre ambulant, souple, simple, conçu pour un seul comédien partant à la découverte des gens. Parallèlement, Claude Thébert déploie son art de la scène dans les théâtres officiels comme dans des projets plus expérimentaux, tel l’envoûtant Hommage à Omar Khayyâm, tout de jazz et de poésie imaginé avec son ami Popol Lavanchy, contrebassiste trop tôt disparu.

Vingt ans après sa création, Claude Thébert et le Théâtre du Sentier sillonnent toujours le paysage au service de textes qui, à première vue, ne se prêtent pas à être lus en public. Dans la bouche du comédien, ils développent des arômes inattendus.

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L’ARTICLE PARU DANS LE TEMPS EN 2001

Claude Thébert, fils d’Hélène et d’Ernest

Dans la troupe qui interprète en ce moment «Les Bijoux de la Castafiore» au Théâtre Am Stram Gram, à Genève, se trouve un des acteurs les plus singuliers de la scène romande. Un physique d’Arlequin, une voix rauque qui attrape les mots avec la détente d’un chat de gouttière, une dégaine de roi des grands chemins. Claude Thébert est de ceux qu’on oublie plus une fois croisés, même s’il joue cette fois, dans ce Tintin au théâtre, «un flic, un croque-mort de la vie» nommé Dupond, toujours escorté de son double, l’autre, Dupont avec T.

Les occasions de rencontrer Claude Thébert ne manquent pas. On le voit sur les planches des grands théâtres, du côté du théâtre-amateur comme «animateur» du Théâtre des Trois Petits Tours de Morges et aussi dans des lieux banals. Thébert aime surprendre les gens là où ils sont, les suspendre à ses paroles, dans les bistrots, les salles de paroisse, sur les places et marchés. Sur ses lèvres prennent vie les mots d’artistes contemporains, souvent des Suisses, comme Corinna Bille avec le spectacle «Le violon de verre» ou Robert Walser avec «Felix». Il y a de l’éternel comédien dans cet homme. A le voir tirer par les rues, déplier et replier son théâtre-charrette, sa scène-armoire, les uns pensent aux ambulants d’avant-hier et les autres jurent qu’il s’agit d’avant -garde.

Claude Thébert est apparu, gamin maigre métamorphosé en berger mourant, à la fin des années cinquante, sous les feux d’une rampe de village, à Saulcy-sur-Meurthe, dans les Vosges. C’est dans ces rudes terres que ce fils de paysans-ouvriers a engrangé ses réserves d’émotions dans la solitude des champs et des bois. Il appelle cet héritage «mon fond de commerce».

Marie Mouillé

 «Ma grand-mère, Marie Mouillé, n’était pas du genre à s’extasier devant son petit-fils. C’était une marginale, une travailleuse énergique. Elle vivait ou plutôt survivait dans une ferme, au bord de la forêt, au bout d’un village de cinquante personnes. Trois fois fille-mère, elle avait eu trois filles avec trois hommes successifs dont on ne parlait pas. La situation de ma grand-mère aurait pu la classer dans le coin des sorcières, mais non. Remémont était un village sans barrière. Les gens s’entraidaient et ne jugeaient pas, à ma connaissance. Ma grand-mère qui n’avait pas les moyens d’avoir un attelage empruntait celui de voisins en échange de coups de mains. Marie Mouillé en imposait. Jamais elle n’aurait accepté qu’un homme lui donne des ordres. Nous lui rendions visite à pied. Je me souviens du vieux fourneau dans la pièce de terre battue. Ma grand-mère ne parlait que patois, Moi, je ne le parlais pas encore à cette époque. Je lui disais bonjour et j’allais jouer autour de sa ferme avec la chèvre et les deux vaches. Un jour, la chèvre m’a donné un coup de corne et m’a envoyé dans le ruisseau. Pour cette Marie Mouillé, la chèvre avait bien fait. Elle lui faisait confiance. Sûr que le gamin avait dû l’embêter. Plus tard, ma grand-mère est allée vivre à cinquante mètres de là, près d’une de ses filles. A côté, sa ferme vide s’écroulait lentement. Ma grand-mère a tenu jusqu’à 93 ans. Quelques mois avant sa mort, en 1970, elle bêchait encore son carré de patates.

Hélène Claudel

 » Jusqu’à son mariage à l’âge de 30 ans, ma mère s’est appelée Hélène Claudel et habitait chez sa mère, Marie Mouillé. Aujourd’hui, elle vit toujours, dans les Vosges. Elle ne m’a jamais parlé de son père, ce Claudel. Pour elle, Claudel n’est d’ailleurs pas un nom d’artistes célèbres. Ma mère est d’un autre monde, celui des « rampants », ces gens qui avancent à l’horizontale, sans rêve d’ascension, en survie. Pourtant, j’ai toujours senti chez cette petite femme qui se tient droite à 84 ans un côté princesse, tout au fond. Elle aime raconter ses histoires dramatiques. Ma mère aurait voulu fréquenter l’école qui était à Entre-Deux-Eaux, le village voisin. L’instituteur regrettait ses brefs passages, car c’était une bonne élève. Jules Ferry venait pourtant de Saint-Dié des Vosges. Mais en ce temps-là, les villages ne suivaient pas encore l’Etat et son école obligatoire. J’espère que ma mère a pris parfois son plaisir à ramasser des petits fruits, à jouer, à se faire peur, à se raconter des histoires. J’ai bien dû hérité cette part de mon caractère de quelque part! Ma mère a commencé sa vie adulte en refaisant le chemin de sa mère. Elle est devenue fille-mère à 19 ans. Ma demi-sœur porte, comme moi, un prénom masculin-féminin, Andrée. Ma mère travaillait dans une cartonnerie, avant et après sa naissance. Les femmes épuisées par le double travail en atelier et aux champs tombaient en syncope. La fabrique était à sept kilomètres de marche. En hiver, la neige arrivait à la taille. Ces histoires, c’est de l’Eugène Sue!

Un revenant

» Maintenant, la rencontre! Un jour, ma mère est envoyée au village pour acheter une bouteille de limonade. Elle entre dans l’épicerie-café. Au bar, elle voit un type maigre, en habits militaires. Il lui dit bonjour. D’abord, elle ne le reconnaît pas. C’était un gars du village d’à côté. On ne l’attendait plus. Et voilà qu’il rentrait de la guerre, six mois après les autres. Ma mère a ressenti de l’émotion pour ce revenant. C’était une résurrection, comme dirait Georges Haldas! Ma mère aspirait depuis longtemps à vivre avec un homme. Si je me livre à un calcul mathématique, mes parents n’ont pas traîné: je suis né l’année suivante. Ils ne possédaient rien. Ils ont trouvé un fourneau à deux pots et des planches pour faire le lit et l’armoire. Je suis né dans l’ambulance qui nous menait d’urgence à l’hôpital de Saint-Dié où ma mère a reçu l’Extrême-Onction. Elle a survécu. Elle « s’est remontée » comme elle dit. Au début, c’est ma demi-sœur Andrée qui a pris soin de moi. Mon père travaillait dans une tannerie. Puis ils ont repris, dans un vallon sauvage, une métairie. Mais la ferme ne rapportait pas assez. On s’est installé à Saulcy-sur-Meurthe, le village de ma jeunesse. Mes parents aspiraient à l’anonymat de l’ouvrier. Ils ont vénéré leur usine de textile, La Boussac, qui s’occupait de tout: logement, pommes-de-terre, charbon, coupons d’étoffe, le vrai paternalisme capitaliste. Ils imaginaient que la vraie vie viendrait après la retraite. Ils travaillaient beaucoup. Je me souviens d’être arrivé seul le premier jour de l’école. Les autres étaient amenés par une mère, un père, une sœur. Moi, je ne connaissais personne. J’avais mis comme j’avais pu ma blouse d’écolier qui devait se boutonner derrière. Je m’étais habillé seul et à l’envers. La maîtresse, Madame Grisvard, m’a aidé à remettre les choses en ordre. J’ai adoré cette école où j’ai appris à devenir libre.

Roland Grisvard et le théâtre

 »L’instituteur, Roland Grisvard, pratiquait la méthode Freinet. On apprenait par le théâtre, la musique, le sport, la nature. Ce marginal très contesté ne donnait pas d’importances aux notes. Mais comme ses élèves obtenaient malgré tout de bons résultats, il a pu continuer. J’étais pour lui le fils qu’il n’a pas eu. Comme je ne partais jamais en vacances, je suis devenu le gardien de l’école. Je m’occupait des jardins d’élèves, je sciais le bois pour l’hiver. Mes parents appréciaient beaucoup cet instituteur. Il a su les convaincre de me laisser entrer au lycée. Mon instituteur était passionné de théâtre. Il dirigeait une troupe d’amateurs qui tournait beaucoup dans la région. Je me suis mis à jouer avec eux. La baraque où nous répétions est devenue ma maison: j’y fabulais, j’y réfléchissais, j’y bâtissais des décors. Roland Grisvard m’a donné le désir de transmettre, d’animer. Si quelqu’un a été fier de moi, du comédien que je suis, c’est lui le seul. Il a suivi ma trajectoire jusqu’à sa mort. Je ne me suis jamais éloigné de lui: nous échangions par lettres. Je reste d’ailleurs un grand épistolaire.

Eugène et Félicie Thébert

 » Toute ma famille habitait dans un rayon de dix kilomètres, sur ces terres des Vosges. Je me souviens de mes grands-parents Thébert, Eugène et Félicie, des paysans de montagne eux aussi. Ils vivaient à Entre-Deux-Eaux. On les visitait à pied, le dimanche. Les adultes discutaient, je jouais dehors. Je vois des poules, des dindons, des oies, des lapins et une grande ferme pas riche. Mon grand-père Eugène était un ogre barbu, effrayant, irascible, pas généreux. Il était handicapé par une blessure à la jambe, un coup de faux. Sa femme, Félicie, était effacée, discrète. Ils avaient eu cinq enfants. Mon père était le plus jeune.

Ernest dit Nénes Thébert et l’accordéon

» Mon père, Ernest dit  « Nénes », était de 1906. Chez lui aussi, les enfants étaient esclave des parents. A 18 ans, il a été pris pour défendre au Maroc un pays qu’il ne connaissait pas, la France. A la deuxième guerre mondiale, il a été appelé comme réserviste. Il s’est vite retrouvé dans un camp de concentration. Il n’en parlait pas ou alors par petites phrases rapides. Je sais qu’un jour, il y a eu un appel pour « un paysan sachant jouer de l’accordéon». D’abord, mon père s’est méfié. Encore un truc pour vous faire sortir du rang et vous abattre. Il a tout de même répondu et il s’est retrouvé à diriger le domaine d’un hobereau allemand en Prusse orientale. La nuit, il devenait l’accordéoniste des fêtes orgiaques de son maître. Mais il a fait de la résistance: il détournait des bestiaux pour que ses copains prisonniers aient de la viande. Mon père animait déjà les bals avant la guerre. A son retour, c’est reparti. Je l’ai accompagné souvent, avec ma mère, quand j’étais tout petit. Ma mère dansait. J’ai appris avec elle la valse, la polka, le fox-trot. Et je finissais par m’endormir sur place. Mon père a arrêté de jouer le jour où j’ai cassé l’accordéon. J’étais seul à la maison depuis des semaines avec une pleurésie. Je m’ennuyais. L’accordéon m’a échappé des mains. La culpabilité est venue plus tard, quand j’ai compris que j’avais cassé plus que l’accordéon. Je ressens beaucoup d’émotion quand je parle de mon père. C’était un homme silencieux, assez muet, proche du mutisme. Il cachait un monde intérieur auquel je n’ai pas eu accès. Comme beaucoup de survivants des camps, il se sentait coupable de s’en être tiré. Et à force de se taire sur certains souvenirs, le non-dit s’est étendu. Mon père s’est habitué à faire le silence sur tout. Il est mort d’un cancer, peu après sa retraite, avec un terrible sentiment d’injustice au fond des yeux. Il n’aura pas coûté cher à la société. Mon père n’est venu me voir jouer qu’une fois. J’avais 15 ans, j’étais un vieux berger qui mourait à la fin de «L’Arlésienne». Quand la salle s’est rallumée, mon père était en larmes. J’ai compris qu’il m’aimait. Il s’était identifié. Par la suite, il s’est arrangé pour ne plus venir aux spectacles, avec l’excuse de veilles à l’usine. Ma mère venait, avec plaisir. L’accordéon? Oui, j’en ai un. C’est un instrument ambulant, populaire et surtout, révolutionnaire. Son histoire est liée à l’histoire des peuples, aux histoires des gens, tout ce que j’aime. De temps en temps, je m’amuse dessus, ça me défoule.»

Propos recueillis par Ariane Racine en septembre 2001