Rencontre avec Nicole Dumez

Portrait de Nicole Dumez écrit par Ariane Racine

INTRODUCTION

Ses saisons restent théâtrales. Sa chambre idéale est un espace vide avec un projecteur. Son pays est celui où elle vit. Nicole Dumez, comédienne devenue conteuse, est toujours à la recherche d’une denrée « précieuse, mais pas si rare, le sel de la vie ». Quand elle en trouve, elle en assaisonne ses jours et ses créations.

Ces dernières années, Nicole Dumez a beaucoup déménagé, au propre et au figuré. Elle se réjouit d’être «enfin sortie des cartons» pendant l’hiver dernier, un rude hiver. Elle habite maintenant un faubourg où les rails du tramway fendent les pavés usés. Sa cuisine est bleue, avec une table et de vieilles chaises en bois décapé. Son appartement rénové surplombe des jardinets soignés que de hauts murs blanchis séparent d’une friche urbaine particulièrement touffue.

Nicole Dumez a fondé à Bruxelles, il y a 41 ans, un théâtre pour le jeune public avec Herbert Rolland, le père de ses enfants. Son partenaire était un artiste qui avait fui l’Allemagne en passant par l’Amérique. Avec lui, elle a connu des années de saltimbanque, puis l’officialité et le succès. Sillonner la Wallonie, monter et démonter des décors, chercher les trois enfants à l’école, programmer, accueillir le public, écrire des spectacles, les vendre: Nicole Dumez connaît. Fine, menue et toujours capable de piquer un pas de course d’elfe, elle parle d’une voix grave. Rien de sucré dans sa manière d’être au monde, jamais de phrase insipide. Le mot qui revient le plus souvent dans sa bouche, c’est « vie ». Comme Le Théâtre de la vie créé en 1971 et toujours debout.

ENTRETIEN

Ariane Racine : Tu parles souvent du sel de la vie. Tu en trouves où?

Nicole Dumez:
Partout, on peut en trouver partout. C’est le brin d’herbe entre deux tranches de béton éclaté. Un jour, j’ai entendu Marcel Marceau dire à ses élèves : « Il faut voir la possibilité de grâce même quand on montre la disgrâce. Gracieux dans la laideur !» Je préfère le sel au sucre. Dans notre monde, on sucre pour plaire. Le sucre adoucit, flatte et il édulcore.

 Quel projet prépares-tu comme conteuse ?

L’an dernier, j’étais en vacances au pied du Mont Ventoux, à Bédouin. Les gens du festival BXL ça conte m’ont appelée pour me demander si j’avais une matière à spectacle lié à leur thème de l’édition 2011 : le secret. J’ai répondu : Le secret de Polichinelle. Je m’attendais à la réponse : « Désolé, c’est déjà pris ! » Mais pas du tout. Moi, ces secrets que tout le monde connaît en faisant le nez pointu, ça m’amuse. En octobre 2011, j’ai donc conté Le Secret de Polichinelle pour un public dès 6 ans. C’était une première ébauche. Le processus de création d’un spectacle me demande du temps.

Quand tu prépares un tour de conte, tu commences par où ?

 Cela doit être une rencontre entre le conte et moi. Je regarde bouger les personnages, j’imagine des scènes, je vais dans leur pays. J’ai besoin de cette approche pour éviter les clichés. L’été 2011, je suis allée à la bibliothèque de Bédouin, j’ai ouvert mes livres, j’ai choisi des contes sur le secret. De retour en Belgique j’ai mieux fait connaissance avec Polichinelle.

Comment va-t-il, Polichinelle ?

Je préfère l’appeler par son nom italien, Pulcinella. C’est un personnage de la Commedia dell’Arte moins connu et moins sentimental qu’Arlequin. Il est bourru, colérique et gourmand. Il a une bosse sur le dos et une sur le ventre. Avec son gros bâton, il tape sur tout ce qui bouge, mais il est aussi généreux, anarchiste, intelligent et rusé. A ses côtés, j’ai découvert Pulcinellina, une de ses femmes ! Elle m’a touchée par sa force. Quand son ivrogne de mari veut la battre, elle lui raconte des histoires et il s’endort. Moi qui n’aime pas raconter des histoires sucrées aux enfants, j’ai eu envie de jouer Pulcinellina qui, au début, explique comment elle évite les coups.

Jouer Pulcinellina en comédienne ou en conteuse?

J’avais mis une jupe, moi qui d’habitude conte en jeans et pull noir. Je disais des mots italiens, je jouais, j’étais trop théâtrale! Par la suite, je vais peut-être simplement évoquer ce personnage en conteuse. J’aime mieux la neutralité et que les contes soient là, bien vivants, devant, entre moi et le public.

As-tu des contes préférés?

 Les contes où la vie et la mort ne font qu’un m’attirent. J’adore Ti-Tête et Ti-Corps (dans la version que j’ai lue, celle d’Henri Gougaud) avec ces deux personnages qui vivent dans la même peau, dans une peau de serpent. Ils se séparent et se retrouvent. C’est difficile à raconter. Il ne faut pas que les gens se sentent mal quand les deux n’en font plus qu’un. L’autre conte, c’est Le Vieillard et l’Enfant qui est dans le Cercle des Menteurs de Jean-Claude Carrière. Ces deux contes parlent d’immortalité. Je vis avec eux depuis des années et je crois qu’ils sont en train de m’apprivoiser.

Quels contes te sont devenus familiers?

Il y en a deux sur lesquels je peux vraiment m’appuyer, car je les ai travaillés avec Henri Gougaud: La Fille aux mains coupées et La Fileuse d’orties.

Tu as rencontré un joli succès avec ton spectacle précédant, « Tout est vrai même si c’est faux ». En décembre 2010, le journal Le Soir t’as consacré un article intitulé « Nicole Dumez, femme à fables ». De quelles fables s’agit-il ?

Ce ne sont pas des fables, mais des récits de vie sortis de mes mémoires d’enfant Au départ, j’ai noté des histoires que j’ai entendues ou vécues pour ne pas les oublier, puis j’ai écrit pour en retrouver d’autres. Parfois, j’en parlais à un proche et je voyais que cela le touchait. Je travaillais à mon insu « sur les mémoires des sens » dont parle Henri Gougaud.

Quelqu’un te racontait des contes dans ton enfance?

Jamais.

Comment en es-tu venue à mettre tes mémoires en scène ?

 C’est là qu’intervient Henri Gougaud. J’ai suivi son atelier à Paris entre 1997 et 2003. Un jour j’ai osé raconter un de mes récits. J’ai vu la tête d’Henri qui me regardait sans broncher, avec son sourire dans les yeux et à la bouche.Il m’a encouragée, cela m’a donné l’audace d’en faire un spectacle. J’ai créé « Tout est vrai même si c’est faux » en 2000. C’était mon premier spectacle de conteuse.

Tu es donc devenue comédienne avant de te déclarer conteuse?

Oui, très jeune déjà, le théâtre me fascinait. Mais c’est le conte qui m’a bouleversée. Jamais au théâtre je n’avais connu cela. J’avais déjà presque 40 ans quand j’ai entendu un conteur français, Jacques Coutureau, et son orgue de cristal. Superbe ! Nous l’avions fait venir à Bruxelles dans le cadre du Centre Dramatique jeune public. Nous avons par la suite aussi fait venir Henri Gougaud. Mon désir de conter augmentait, mais ce n’est que 15 ans plus tard que j’ai pu m’y mettre, d’abord avec Hamadi, puis avec Michel Hindenoch et à l’Atelier d’Henri Gougaud.

Que peuvent apprendre les conteurs des comédiens?

 La présence. Certains l’ont spontanément, d’autres doivent l’apprendre. C’est juste une technique, une manière de respirer. Mais le piège serait d’imiter le comédien. Au début de mon apprentissage de conteuse, j’ai senti le besoin de jeter à la poubelle tout ce que j’avais appris au théâtre.

En quoi le travail du clown que tu connais aussi sert-il les conteurs ?

 Mettre un nez de clown demande une présence très précise, sinon c’est le flop total. Selon Pierre Etaix , « être clown, c’est un état. On ne fait pas le clown.On est clown ». On dit que celui qui trouve son clown se trouve lui-même. C’est du travail, un travail sur soi !

As-tu un exercice qui aide à se concentrer pour entrer en scène?

Allumer le feu. D’abord, s’asseoir au calme, la colonne droite, la fontanelle “ ouverte “. La lumière entre par là (geste vers la tête). La respiration est importante. L’énergie vient aussi par les pieds et remonte pour se concentrer, comme une flamme de bougie allumée, dans la poitrine. Le souffle doit accompagner le trajet de l’énergie qui circule. La flamme grandit à fur et à mesure que cette énergie traverse le corps et l’alimente de son souffle. Puis c’est un vrai feu ouvert, avec ses bûches qui brûlent, puissant et tranquille. Dans ce cas, je garde le feu en moi et devant le public, j’imagine qu’il se propage. Une fois lancé, je fais confiance à ce feu. S’il a été bien alimenté, il tiendra une bonne heure. Je peux l’oublier et conter.

Propos recueillis par Ariane Racine à Bruxelles en janvier 2012