Thomas Berry Brazelton

Portrait de Thomas Berry Brazelton, écrit par Ariane Racine

DEUX ARTICLES PARUS DANS LE TEMPS EN 1998

T. Berry Brazelton, trésor pédiatrique

T. Berry Brazelton est l’un des plus célèbres pédiatres du monde, l’un des plus lus et reconnus dans la rue. Il a valorisé les liens précoces qui se tissent entre la mère et le bébé mais aussi avec le père. Il a développé l’idée qu’une vie d’enfant doit être ponctuée de moments de qualité. Interview et portrait  de l’octogénaire, de passage à Genève pour l’ouverture du centre portant son nom et dirigé par Nadia Bruschweiler Stern.

Il aurait pu suivre ses rêves d’enfant et devenir vétérinaire ou religieux. T. Berry Brazelton est devenu pédiatre et père de famille. A 80 ans, ce bébologue de charme a signé une trentaine de livres traduits en 18 langues. Et il prépare le suivant, comme toujours. Contre le blues et les fatigues, il use du même remède depuis 60 ans: il fonce dans la maternité la plus proche pour tenir contre lui un nouveau-né, afin de sentir «sa force de la vie». «Les enfants ont leur ours ou leur tissu consolateur, les bébés me font le même effet», assure-t-il.

Le pédiatre était lundi à Genève pour inaugurer le dix-septième Centre Brazelton, lieu de formation et de ressources pour professionnels de la petite enfance que dirige Nadia Bruschweiler Stern, pédopsychiatre. Le soir, 1150 personnes ont applaudi le mythique pédiatre dont la conférence publique s’intitulait Moment-clés du développement de votre enfant et vie de famille. Rencontre tout sourire dans le salon insonorisé et feutré d’un cinq-étoiles genevois

Ariane Racine:

Enfant, dans votre famille texane, vous vouliez devenir un Doctor Doolittle. Vous fabriquiez des attelles pour les poules blessées et des remèdes pour les chiens. Toujours fidèle à Dr. Doolittle?

T. Berry Brazelton:

Je vois un lien entre Doolittle et le pédiatre que je suis! Disons que c’est ma manière passionnée d’observer les animaux comme enfant qui m’a mené à m’intéresser aux bébés. J’aime regarder les êtres se mouvoir, manifester de l’intérêt, s’approcher, réussir une action. Je me suis tourné vers les tout-petits parce que qu’ils ne parlent pas. A l’époque, on comprenait beaucoup moins qu’aujourd’hui ce qu’ils voulaient dire par leur comportement. Je ne suis pas doué pour les langues, par contre, je sentais qu’en regardant bien les bébés, je pourrais les comprendre. L’autre jour, dans un de mes centres pour parents et enfants à Oklahoma, je me suis senti très Doolittle et très pédiatre à la fois: on m’a mis dans les bras un chimpanzé nouveau-né. J’ai agi comme avec un bébé. Je l’ai pris contre moi en évitant de le regarder dans les yeux. J’ai attendu que sa petite main curieuse vienne me toucher la bouche, puis mon visage et seulement après cette approche, j’ai croisé son regard vif. Après cela, il a sauté hors de mes bras et s’est mis à jouer!

En Europe, des milliers de parents vous lisent depuis trente ans. Vous les  rassurez. En revanche, beaucoup de pédiatres méconnaissent vos travaux scientifiques et vous trouvent souvent trop proches des parents …

Cela ne m’étonne pas. J’ai participé à la formation des pédiatres pendant 50 ans et j’avoue que le résultat n’est pas à la mesure de mes espoirs. Je ressens même un découragement à ce sujet. Je trouve honteux que tant de pédiatres, pris par les exploits techniques, oublient le dialogue. Comme si les parents venaient d’abord pour des vaccins et des soins! Les parents veulent des réponses à la question «Comment trouvez-vous MON enfant?». Notre tâche est de les aider à percevoir les progrès de leur enfant et de leur expliquer que les régressions sont normales. Le pédiatre doit complimenter les parents sur leur bébé unique au monde.

Vous souriez, vous vous enthousiasmez, vous faites le geste de bercer tendrement un bébé. La petite enfance est-elle un paradis?

Au contraire. C’est une lutte incessante. Pour l’enfant qui cherche à s’autonomiser de toutes ses forces. Et pour les parents qui ne comprennent pas toujours ses réactions.

Les premiers mois de l’enfant, période critique où tout parent a besoin d’assistance?

Tout à fait, alors que justement la tendance est aux séjours toujours plus courts en maternité. La solitude des parents s’accentue: ils se retrouvent seuls à la maison avec un nourrisson qu’ils ne comprennent pas toujours. Dans les centres Brazelton, nous cherchons à pallier ce manque en proposant aux parents de passer une fois par mois avec leur bébé.

Vos livres s’adressent surtout aux parents de la classe américaine moyenne aisée. C’est limité, non ?

J’avoue m’être adressé en priorité aux parents assez intellectuels pour faire leurs choix à partir de mes explications. En revanche, par la télévision, j’ai atteint le grand public. Quand je me promène dans la rue aux États-Unis, des parents des minorités noires, hispano-américaines, asiatiques, me reconnaissent et me parlent. Ils ne se souviennent pas seulement de moi, mais aussi de certaines images des films que nous montrons pour rendre le public attentif aux «points forts», moments-clefs du développement d’un bébé. Je continue d’ailleurs à faire une trentaine de shows télévisés par an.

Vous avez été un fervent défenseur du «quality time», cette idée que les bons moments, brefs et agendés, comptent plus que la quantité dans les relations parents-enfants. L’êtes-vous toujours?

Plus que jamais. Avec l’évolution de la société, avec le travail des parents à l’extérieur, je crois beaucoup au «quality time». Oui, il vaut la peine de se lever une demi-heure plus tôt, afin de créer un moment d’échange autour du repas. Ritualiser les petits-déjeuners, les repas du soir, certaines fêtes du calendrier ou de famille prend tout son sens. Mais les discussions tendues autour du choix des habits le matin sont une perte de temps!

Vous dites que votre vie a été et reste magique. Citez-nous trois moments majeurs de ces 80 années…

Je commencerai par ma décision de ne pas devenir pasteur! Après mon époque Doolittle, je me suis mis en tête, en bon jeune homme protestant, de partir au loin comme missionnaire. Par chance, ma route a croisé celle d’une femme de retour d’Afrique. Il m’a suffi de l’entendre parler avec mépris des Noirs pour mettre une croix sur ma vocation. Autre moment fort: la rencontre avec mon épouse. Le jour où je l’ai vue, elle sortait d’une longue maladie, elle parlait peu, douce et passive. J’ai eu le coup de foudre. Le lendemain, elle acceptait ma demande en mariage. Depuis elle a guéri et pris des forces! Troisième temps fort, … oui, je pense à Hilary Clinton, à son engagement pour la cause des parents et des enfants. Je l’apprécie beaucoup, nous nous sommes vus: elle et moi parlons le même langage.

Propos recueillis par Ariane Racine

 

L’ECHELLE DE BRAZELTON

Pendant un demi-siècle, les livres de Brazelton se sont alignés dans les bibliothèques familiales et publiques du monde.

Couches-culottes jetables, Teddy Bears en peluche, livres de Brazelton, l’Amérique du XXème siècle n’aura pas fait que des cadeaux empoisonnés aux familles de la planète. Professeur à la faculté de médecine de Harward, pédiatre à la ville, bébologue à l’écran et sur papier, T. Berry Brazelton ne cesse de décrocher ses sourires d’encouragement aux parents depuis un demi-siècle. Ses bestsellers sont arrivés en Europe après la fin des années soixante. Parmi eux, le fameux Votre bébé est unique au monde: apprenez à la connaître et à le comprendre durant sa première année (1971).

Pour comprendre la nouveauté du style Brazelton, il faut se souvenir de l’époque. Jusque dans les années 70, peu de scientifiques admettent que les nouveau-nés font la différence entre le monde animé et le monde inanimé. En lisant Brazelton, des milliers de parents ont cru aux liens précoces entre mère, bébé et aussi père. Très tôt, le pédiatre donne aussi l’exemple d’une manière masculine de se pencher sur les tout-petits.

Le style Brazelton, c’est expliquer sans imposer. Prendre la parole sans jargonner. On a reproché à T. Berry Brazelton son approche positive et lisse, ainsi que son choix d’une clientèle bon teint et bourgeoise. Et quand il s’est mis à choisir pour ses livres des familles-témoins issues des minorités, son geste a parfois été jugé américain et agaçant. Mais, avec le recul, les idées défendues par Brazelton restent courageuses: visite prénatale chez le pédiatre, droit à garder son bébé en chambre à la maternité, libre choix entre allaitement au sein ou au biberon, place du père. Ses lecteurs européens s’en sont emparés pour pousser leurs propres pédiatres au dialogue.

Côté recherche, le professeur de médecine américain a aussi développé  dès 1973 un outil scientifique, la NBAS (Neonatal Behaviour Assessment Scale) ou échelle de Brazelton. Il s’agit de tests qui se pratiquent pendant les premiers mois de vie du bébé. «Cette échelle est un outil qui permet de passer en revue tous les comportements du bébé et aide la mère à lire positivement l’énergie déployée par son enfant», explique Nadia Bruschweiler Stern. La pédopsychiatre a dessiné elle-même le sigle du nouveau Centre Brazelton de Genève dont elle est la directrice: deux visages ovales parentaux reliés à un petit visage rond. Lundi, jour de l’inauguration, T. Berry Brazelton, bronzé et souriant, arborait une élégante cravate avec variation sur le même thème: deux palmiers sur une île avec un petit soleil jaune.

Ariane Racine