Tout sauf une histoire

Le 24 décembre 2015 les quotidiens suisses L’Express et L’Impartial ont publié un texte original d’Ariane Racine comme conte de Noël. Son titre: Tout sauf une histoire ! Disons que c’est un conte d’hiver qui annonce le printemps. Voici.

 

 

 

 

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Tout, sauf une histoire!

UN CONTE D’ARIANE RACINE *

Une fille en manteau gris usé monte à travers les champs enneigés. Elle tire une schlitte, une de ces luges en bois léger, large comme un traîneau. Du vrai carton, cette neige! Elle enfonce à chaque pas. Pour se donner du courage, elle fredonne «Mon beau sapin».

Il était une fois une fille d’auberge, jeune, étrangère et d’une timidité telle que les mains lui tremblaient. Elle parlait peu, souriait beaucoup et observait le monde à l’abri de sa frange de cheveux noirs. On l’appelait la servante, elle s’appelait Louzia. Un jour d’hiver, alors qu’elle essuyait des verres à liqueur, l’aubergiste l’a appelée:

– Hé, la servante, y a plus de bois! Prends la schlitte et va à la remise de l’orée!

Et voilà Louzia qui enfile son manteau, met ses bottes et sort. Il fait délicieusement glacial. Le soleil est encore bien là, elle sera de retour avant la nuit. Elle tire la luge vers la lisière, là-haut. Voilà la remise. Dedans, cela sent la résine et la chauve-souris qui hiberne. «Au travail!» se dit-elle. Elle empoigne les bûches, empile, cale et bientôt, le chargement est prêt. Elle se redresse et c’est alors qu’elle le voit arriver, le brouillard. Une vraie purée de pois. La jeune fille frissonne, elle ne distingue plus ses traces: «Bah, il suffit de descendre pour retrouver le village».

La luge glisse, Louzia grimpe dessus. Hélas, quand elle s’arrête, ce n’est pas devant l’auberge. Le brouillard se défait comme fumée au vent et elle voit apparaître près d’un bois tout givré la fenêtre éclairée d’une ferme. À l’intérieur, deux inconnus, une femme et un homme, vieux et chenus, attablés devant une soupière fumante, près d’un bon feu. La jeune fille frappe au carreau. La vieille la voit et s’écrie:

– Hé, Louzia! Quel bon vent t’amène? Entre!

La jeune fille, émue de s’entendre appeler par son nom, pénètre dans la cuisine.

– Assieds-toi et mange, dit l’homme, tu dois avoir faim!

La soupe à la moelle est divine, le pain et le fromage aussi. La jeune fille bafouille:

– Je ne sais comment vous remercier…

– Et bien, raconte-nous une histoire! s’exclament-ils.

Elle pâlit:

– Tout, sauf une histoire. Je ne sais rien raconter!

– Ah, bon? Tu ne connais aucune histoire? s’étonne l’homme.

– Aucune.
– Alors apporte cet os au chien, dans la grange, dit la femme. Et moi, je te prépare un lit dans la pièce d’à côté.

La neige, la grange, l’os jeté au chien. Louzia fait demi-tour et, alors qu’elle marche sur le pont de grange, voilà qu’une bourrasque de flocons la soulève et l’entraîne, plus haut que la maison, que la vallée, que les montagnes. Elle ferme les yeux et se réveille en plein atterrissage de nuit. Il fait doux, aucune lumière, juste le parfum des pommiers en fleurs et le clapotis d’un lac invisible. La jeune fille distingue vaguement une maison semblable à la ferme. Elle entre. Dans l’obscurité, des chuchotements. Elle demande:

– Où suis-je?

– Au Pays des Lumières, lui répond-on, mais les plombs ont sauté.

Une voix précise:

– On est venus faire la fête, mais avec ce black-out, on est bloqués.

– On attend ces messieurs de l’électricité!

Dans sa poche, Louzia trouve une bougie, un briquet et, clac, elle allume la mèche et découvre des vivants assis sur des chaises dans une salle vide. Parmi eux, un jeune homme qui vient l’embrasser: «Hé, Louzia! Quelle surprise!». Il dit aux autres:

– Qui parle d’attendre? Louzia est ingénieure: elle va nous dépanner!

– Désolée, murmure la jeune fille, j’y connais rien en électricité!

– J’ai confiance en toi, susurre-t-il.

Il la mène vers une armoire pleine de câbles et de bobines en faïence. Et le miracle a lieu: avec du papier d’alu et de l’astuce, Louzia répare la panne.

-Il y a du jus, il y a du jus! chantent les gens en s’affairant dans la cuisine et dans la salle. Bientôt les plats défilent. Rôtis, légumes et fruits, tourtes et tartes, un vrai festin.

– Il ne manque plus que la musique! crie quelqu’un. Allons chercher un violoneux!

– Et pourquoi? Louzia est violoniste! s’écrie le jeune homme.

– Pas du tout, proteste-t-elle. Je ne sais pas jouer!

– Ne me fais pas mentir! dit-il en lui ten- dant un étui noir.

Alors sous les vivats, la jeune fille sort un violon et un archet de la boîte, accorde et attaque une valse, puis un tango et trois gigues irrésistibles.

– Jamais on ne nous a fait danser ainsi! jubilent les gens. Une autre! Une autre!

Oui, mais à cet instant précis, on entend:
toc, toc, toc.

On va à la porte: il y a là une femme enceinte jusqu’aux yeux et son compagnon qui explique comme il peut:

– Salut! Salam! Baby coming! Aiuto!
Tout le monde parle en même temps:
– Vite, l’ambulance!
– Oui, mais ont-ils une assurance?
– Entrez donc! dit le jeune homme au couple fatigué.
Il ajoute:
– Tout ira bien, Louzia est médecin!
– Tu es fou? chuchote-t-elle. Je ne suis pas sage-femme!
– Je sais que tu te débrouilleras, et bien!

Louzia respire un bon coup et ordonne:

– Qu’on fasse du feu dans la pièce d’à côté! Couvertures, draps propres, une bassine d’eau bouillante et passez-moi la mallette!

A peine l’a-t-elle entre les mains qu’elle l’ouvre et vérifie: «Ciseaux, fil pour ligaturer le cordon, aiguille, alcool, bande de gaze. Parfait!» Sur ce, elle emmène la femme dans la chambre et elles font ce qu’elles ont à faire, tant et si bien que l’enfant naît à l’aube.

L’accouchée se repose. Le père présente sa fille à l’assemblée. Louzia s’offre une pause bien méritée dans le verger… et voilà qu’une bourrasque de pétales blancs la soulève et la prend, à travers le jour, à travers la nuit, pour la déposer sur un pont de grange enneigé. Elle reconnaît la fenêtre éclairée, marche vers la porte et entre dans la cuisine où brûle un bon feu.

– Tu as fait vite! s’exclame la vieille femme.

– Vite? s’étonne la jeune fille. Écoutez mon histoire!

– Hé ben, tu vois! sourit le vieillard, j’étais sûr que tu en connaissais! Mais attends! J’entends les pas de notre fils. Lui aussi adore les histoires.

– Bonsoir! fait une voix au dehors. Une voix que Louzia reconnaît avec joie. 

* La Neuchâteloise Ariane Racine est raconteuse d’histoires et auteure de contes. Nous lui avons proposé d’en écrire un juste pour vous, chers lecteurs.

Paru dans L’Express et dans L’Impartial. Jeudi 24 décembre 2015.