Parabla, cinquième chronique

La Société Suisse du conte existe. Je l’ai rencontrée. Elle est faite des membres: elles parlent allemand à travers les dialectes alémaniques, romanche en plusieurs variantes aussi, italien. Et le français ? L’équipe de Parabla, bulletin de la Société Suisse du Conte, a accepté de publier une chronique dans cette langue des gens qui sont à l’ouest du pays, car certaines membres lisent le français. J’y donne des nouvelles subjectives et incomplètes au gré de mes découvertes.

Voici donc la chronique III – 2015  : Et pendant ce temps en Suisse romande

Pour une fois, pas de compte de faits (kɔ̃t də fɛ) au pays des contes de fée (kɔ̃t də fe), juste un ou deux crochets. A la fin du printemps et au cours de cet été caniculaire, j’ai peu fréquenté les lieux où ça conte et raconte. J’ai passé un dimanche au Märchenfest à Sutz-Lattrigen (BE) en juin. En juillet, j’ai participé à une semaine d’études donné par le conteur Jihad Darwiche, organisée par l’Association Paroles à Savagnier (NE). Sédentaire ou presque, je me suis concentrée sur l’exploration de contes des origines pour mon prochain spectacle, Les Contes de la Nuit des Temps.

Comme tant de femmes et d’hommes passionnés de contes, je me suis embarquée dans la lecture du plus vieux récit écrit du monde. L’épopée de Gilgamesh a été écrite il y 35 siècles par des scribes anonymes. Avec des roseaux, ils ont inscrit l’histoire de l’héroïque roi d’Ourouk sur des tablettes d’argile de la taille d’une tablette de chocolat standard, voire un peu plus grandes, genre tablette digitale. Tablette, petite table couvre-toi !

Avec le temps, cette épopée est tombée dans l’oubli, totalement éteinte, dit-on. Elle a ressurgi au 19ème siècle, quand les premières tablettes ont été découvertes par les archéologues et peu à peu déchiffrées. Cela, c’est la version officielle. Il existe une autre histoire au sujet des aventures de Gilgamesh, cette épopée, ce mythe, ce trésor de l’humanité.

Dans des villages et quartiers d’Asie Mineure et plus loin encore, des conteurs auraient entretenu le feu. Parfois mot à mot, de génération en génération, ils ont continué à raconter par coeur, en public ou en famille, les aventures de Gilgamesh, le grand homme qui ne voulait pas mourir.

Quand le texte a enfin été reconstitué grâce aux tablettes sauvées, certains lettrés qui connaissaient la littérature orale de là-bas et lisaient la littérature savante d’ici ont fait savoir que la flamme de cette épopée ne s’était jamais éteinte tout à fait, grâce au bouche à oreille, de siècle en siècle. C’est le conteur Henri Gougaud qui m’a raconté cette histoire et elle me ravit. Il arrive donc que les paroles restent et que les écrits s’ensablent, moins résistants à l’oubli que la voix humaine.

On sait aujourd’hui que Gilgamesh, roi d’Ourouk (ville-état de Mésopotamie aujourd’hui située en Irak), a bel et bien vécu il y a 48 siècles. Il n’est entré dans la légende que peu à peu. J’ai lu plusieurs versions de l’épopée, des commentaires, des analyses. Je suis allée plusieurs fois au Musée du Louvre à Paris pour caresser des yeux les objets sortis du sable. Je me suis aussi intéressée aux femmes que rencontre le héros. J’ai un faible pour Sidouri la cabaretière qui apparaît dans un épisode moins souvent raconté que la rencontre entre l’homme sauvage Enkidou – le grand ami de Gilgamesh – et Shamat la courtisane. Sidouri serait une ancêtre de Circé.

J’en viens à mon passage au Märchenfest, comme spectatrice. Andreas Vettiger et sa grande équipe de bénévoles ont réuni des conteurs et conteuses germanophones qui connaissent leur métier. Plusieurs invités parcourent l’Europe à la manière des saltimbanques. Cela se passait près de Biel-Bienne, dans une ancienne maison de maître devenue centre culturel. Autour, des vergers, des jardins, lac, soleil, musique et accueil chaleureux. Les spectateurs déambulaient parmi les roulottes, les caravanes, les buvettes, les scènes et les artistes dans une atmosphère enchanteresse, tout sourire, prêts à s’installer pour toujours dans ce monde parfait comme un conte de lutins et de fées. A quand des voix de Suisse romande à cette fête du conte ?

Quant au stage pour conteuses et conteurs en devenir autour du conteur Darwiche, il réunissait des voix du Jura, du Tessin, du Vully et de la Gruyère, ainsi que des conteuses venues des bords du puissant Rhône, fleuve à histoires. Le dernier soir, dans une grange du Val-de-Ruz, chacune et chacun dont votre chroniqueuse, ont conté avec bonheur pour le voisinage. Ariane Racine

Que l’automne nous étonne, que l’hiver nous régénère !